BILLETS DE MONNAIE
crés à rembourser le reste des billets demeurés dans la circulation, et Les porteurs de ces billets sont autorisés à les convertir en rentes ou en promesses de la caisse des emprunts, à condition de prêter au roi en argent une somme égale à la somme de leurs billets (octobre-novembre 1706; janvier 1707). On ne s’y fie pas et personne ne profite de cette faculté. Les billets convertis perdent autant que les autres : les traitants eux-mêmes les décrient et les rachètent à 60 et 80 pour cent de perte, afin de les passer en compte au pair au trésor ! Les Turcarets triomphent sur la ruine commune de l’État et du commerce‘. Le gouvernement estarrivé, vis-à-vis de ses créanciers, soit à ajouter incessamment les arrérages au principal, soit à engager presque tous les impôts. La guerre, se faisant à crédit, coûte un tiers plus cher que dans les conditions normales. La proportion doit empirer encore. La dépense, de 146 millions en 1701, monte en 1707 à 258 (sauf à tenir compte des variations des monnaies) !
Les finances de la France et celles de l’Angleterre offrent un douloureux contraste : l’Angleterre, malgré les énormes dépenses que lui impose la guerre, se soutient dans cette voie de crédit et d'ordre administratif qui lui a été ouverte dans les dernières années du siècle passé, et la circulation facile du papier à l’intérieur compense pour elle la vaste exportation de numéraire nécessitée par le paiement des armées.
Les premiers efforts tentés en France pour remédier au discrédit des billets ont échoué ; on se ravise ; la liberté est rendue aux particuliers de stipuler les paiements en argent (janvier 1707); puis la circulation des billets, renfermée jusque-là dans Paris, est autorisée dans tout le royaume. Une nouvelle révision des billets est ordonnée jusqu’à concurrence de 72 millions (mai 1707); il y en avait, dit-on, jusqu'à 413 millions, et l’on en revisait en tout 122. Le surplus est décrié et il est interdit de les donner ni recevoir en paiement. Les détenteurs ont le droit de les convertir en billets des receveurs et fermiers-généraux, ou en rentes sur l’hôtel de ville au denier 14, ou même au denier 10, moyennant le prêt d’une somme égale en argent : cela ne réussit pas mieux
1. Pendant qu’on bouleversait les conditions nécessaires du commerce, on surthargeaït la circulation de nouveaux droits à l’intérieur et à l'extérieur (1705),
que la première révision. En novembre, on revient sur la liberté rendue en janvier et l’on décrète que les billets revisés entreront pour un quart dans tous les paiements. Le mal ne fit qu’empirer. On fit une nouvelle opération monétaire digne des précédentes; on fabriqua des pièces de 20 sous qui ne valaient que 12 sous 6 deniers; triste profit, bien vite compensé. Les particuliers ne payèrent plus le Trésor qu'avec ces pièces, tandis que le Trésor, pour les dépenses des armées au dehors, était obligé de tenir compte du change aux étrangers *.
Des signes effrayants de décomposition se manifestaient dans le corps social ; le faux-saulnage (contrebande du sel) était exercé sur une immense échelle par les soldats, qu’on ne payait pas. Ils couraient le nord et le centre de la France par bandes de deux et trois cents fantassins et cavaliers, vendant, les armes à la main, le sel qu'ils enlevaient dans les greniers royaux; une de ces bandes vint jusqu’à Meudon, sous les yeux du dauphin ?. Le fauxmonnayage n’était pas pratiqué moins en grand. Une bonne partie de la haute noblesse, dans certaines provinces et particulièrement en Provence, faisait de ses châteaux des ateliers de fausse monnaie. Des troubles éclataient en divers lieux à l’occasion d’un édit bursal profondément impopulaire. Après avoir soumis à l’insinuation (enregistrement) presque tous les contrats de la vie civile, on avait frappé d’un droit les actes de baptème, de mariage et de sépulture, sous prétexte d'assurer la régularité des registrestenus par les curés et contrôlés par des officiers royaux (juin 1705). Beaucoup de pauvres gens, pour éviter le droit, s'étaient mis à baptiser eux-mêmes leurs enfants et à se marier en secret par simple consentement devant témoins. On voulut faire des recherches; les paysans se révoltèrent dans le Querci et le Périgord (mars-avril 1707). On craignit que le feu des Cévennes ne se rallumât et on laissa tomber l’édit en désuétude.
Bien que la cour ne changeât point d’apparence, que les plai-
1. Sur tout ce qui regarde les finances, v. Forbonnaïis, t. II, p. 109-177.