EFFORTS DE DESMARETZ
vivre en 1708, il avait fallu dévorer l'avenir; pour vivre en 1709, il fallait maintenant une espèce de miracle, suivant l'expression du contrôleur-général lui-même. L'Espagne, qui nous avait causé tant de maux, nous fournit indirectement un secours inespéré : des vaisseaux français, qui trafiquaient aux Indes espagnoles, débarquèrent, au printemps , dans nos ports, plus de trente millions en matières d’or et d'argent ‘. Desmaretz demanda aux propriétaires de porter toutes ces matières à la monnaie et d’en prêter la moitié au roi contre des assignations sur les recettes générales à dix pour cent d'intérêt. Ce fut une première ressource pour ouvrir la campagne. Malheureusement, Desmaretz n'usa de l’abondance métallique, un moment reparue, que pour de nouvelles opérations sur les monnaies, aussi mauvaises que les précédentes, aussi propres à empêcher les relations régulières de renaître et à faire profiter les billonneurs et les spéculateurs étrangers de ce que perdait le public français ?. Un impôt extraordinaire de cinq cent cinquante-huit mille sacs de blé, en nature, sur les provinces, au prix de trente à quarante livres le sac, fut quelque chose de plus efficace pour la subsistance de l’armée * : on tâcha d’atténuer ce qu’une telle charge, dans une telle année, avait d’accablant, en annonçant que cet impôt serait déduit sur les taxes des années suivantes, que la taille serait diminuée de plus de huït millions en 1710 et que les entrées et octrois subi- raient une forte réduction. On ordonna la coupe générale des baliveaux dans les forêts de l’État; on vendit une amnistie aux concussionnaires qui avaient ravagé le département de la marine ; on tira des avances à tout prix des receveurs, des fermiers, des partisans; bref, comme le dit Voltaire, on continua de ruiner l’État pour le sauver! On parvint ainsi à arracher,
1. De 1701 à 1716, le commerce de l'Amérique espagnole à fait entrer en Francs plus de deux cents millions de numéraire. V. Forbonnais, t. Il, p. 193-209.
2. En avril et en mai 1709, nouvelle refonte ordonnée : les louis et les écus, un peu augmentés de poids, sont portés à 20 et à 5 livres; ce qui revient à 40 livres le marc d'argent. Pour attirer l'argent, Desmaretz fait décréter que, dans la-refonte, les hôtels des monnaies recevront 5/6 en espèces, 1/6 en billets de monnaie, pour être, le tout, ensuite remboursé en nouvelles espèces. C’est un tour de passe-passe auquel le public ne se prend qu’en partie, le changement des valeur nominales faisant plus que compenser ce 1/6. Forbonnais, t. II, p. 193.
3. La dépense des vivres militaires dépassa 45 millions en 1709:
lambeau par lambeau, les éléments d’une dépense fixée, pour l’année, à deux cent vingt et un millions.
Ce ne fut plus Chamillart qui disposa des fonds si péniblement rassemblés par Desmaretz. Le cri public, grossi de campagne en campagne contre ce ministre, son évidente incapacité, que Louis XIV ne pouvait plus se dissimuler !, n’eussent pas suffi à l’abattre , s’il n’avait eu l’imprudence de se brouiller avec sa protectrice : quand madame de Maintenon passa du côté du public contre Chamillart, tout fut dit; le 9 juin, Louis XIV fit demander à Chamillart sa démission et transféra la charge de secrétaire d'état de la guerre à une autre créature de madame de Maïintenon, à Voisin, ancien intendant de Hainaut, qui avait, comme jadis Chamillart lui-même, régi les affaires de Saint-Cyr. L’économat d’un pensionnat de demoiselles devenait le noviciat des ministres de la guerre. Voisin, du reste, personnage rude, égoïste et dur, sans être un homme éminent, avait plus de tête et entendait moins mal les affaires que son prédécesseur. Chamillart fut, si l’on excepte Pomponne, le seul ministre destitué pendant toute la durée du gouvernement de Louis XIV, et ce fut pourtant le seul ministre que regretta le Grand Roi, qui s'était attaché à lui en raison de sa médiocrité même et qui adoucit sa disgrâce par mille marques d'affection.
Le premier dessein du roi avait été d’envoyer aux armées son fils, ses petits-fils (les ducs de Bourgogne et de Berri) et son neveu, et de livrer, pour ainsi dire, toute sa maison à la fortune de cette campagne. Il y renonça, comprenant sans doute que les souvenirs de 1708 feraient de la présence des princes une cause de faiblesse plutôt que de force. Le dauphin n’alla point en Flandre, ni le duc de Bourgogne sur le Rhin : Villars passa de l’armée des Alpes à la grande armée, à l’armée de Flandre; Berwick fut envoyé aux Alpes, et Harcourt en Alsace; quant au neveu du roi, au duc d'Orléans, qui était revenu à la cour pendant l’hiver, un motif particulier et fort grave empêcha de le
1. Berwick (t, I, p. 4) raconte que le roi, au commencement de 1708, lui dit ces propres paroles : « Chamillart croit en savoir plus, beaucoup plus qu'aucun général; mais il n’y entend rien du tout. » Et cependant Louis conserva Chamillart durant toute la campagne,