CHANGEMENTS EN ANGLETERRE
auprès de la reine contre le changement du ministère : chose surprenante au premier abord, le parti de l’argent et du crédit était pour la guerre; le money'd-interest (intérêt financier) était whig; le landed-interest (intérêt foncier) était tory. Outre les engagements de partis, on doit faire observer qu'en Angleterre, comme en France, quoique à un moindre degré, les capitalistes s’enrichissaient de la détresse publique : la finance n’est pas le commerce; le commerce était désolé par nos corsaires; le trésor public, quoique bien administré, s’épuisait, les prêteurs d’argent seuls gagnaient à proportion des pertes de tout le reste. La reine protesta d’abord que ces changements n’auraient pas d’autres suites; que sa confiance en Marlborough n’était point altérée, mais les faits démentirent bientôt ces protestations : Marlborough resta général en chef, mais perdit le titre de plénipotentiaire et Ja nomination aux emplois militaires : le parlement whig fut dissous.
Deux hommes étaient à la tête de cette réaction : l’un, Harley, esprit énergique et habile, mais sans autre loi que son intérêt, et qui n’était tory que parce que les grandes positions étaient prises dans le parti whig?; l’autre, Saint-John, libre et profond penseur, mais qui avait des principes plus arrêtés en philosophie qu’en politique, personnage du reste, plus honorable par la vie et le caractère que Harley : il devait faire une grande figure dans l’histoire philosophique du xvure siècle, sous le nom de lord Bolingbroke. Harley et Saint-John virent dans la paix le seul moyen d’abattre Marlborough : on peut admettre que les considérations d'humanité aient été pour quelque chose dans la résolution de Saint-John. Il était évident, d’ailleurs, que l’Angleterre n’avait point intérêt à s’épuiser pour rompre la balance de l’Europe en faveur de l'Autriche. Les derniers événements d’Espagne attestaient que les alliés s’étaient fait illusion sur la possibilité de terminer
1. Nos marins, à qui la gloire des grandes batailles navales n’était plus permise, s’en dédommageaient par des exploits particuliers d’un éclat extraordinaire. Le 29 avril 1709, le capitaine Cassart, tombé, avec un seul vaisseau, au milieu d’une escadre de quinze vaisseaux anglais, se battit pendant douze heures, coula un anglais, en démâta deux et échappa aux autres. V. Quinci, t. VI, p. 291.
2. Il est difficile de comprendre où Voltaire, qui en fait une espèce de héros, a pris le caractère romain qu’il lui donne. Siècle de Louis XIV.
promptement la guerre. L’Angleterre tenait ce qu’elle avait ambitionné , Gibraltar et Mahon : elle était certaine d'obtenir des cessions de territoire dans l'Amérique du Nord, avec des concessions pour son commerce et sa sûreté : elle n'avait aucune raison de perpétuer une lutte dont elle souffrait cruellement en faisant souffrir autrui.
La France, cependant, rebutée par l'issue des conférences de Gertruydenberg, observait et attendait. Les nouveaux ministres anglais firent les premières avances. Vers le 20 janvier 1711, un abbé Gauthier, prêtre français, habitué à Londres et correspondant secret du ministre des affaires étrangères, arriva chez ce ministre, à Versailles. « Voulez-vous la paix ? dit-il à Torci : je « viens vous apporter les moyens de la conclure, indépendamment « des Hollandois. — Interroger alors un ministre de S. M. s'il « souhaitoit la paix, c’étoit demander à un malade attaqué d’une « longue et dangereuse maladie, s’il en veut guérir ‘. » Gauthier était chargé par les ministres anglais de demander que le roi proposât aux Hollandais la réouverture des conférences. Une fois les négociations reprises, on empêcherait bien la Hollande de s'opposer à la conclusion. Le roi fit répondre qu’il ne voulait plus traiter par la voie des Hollandais, après tant de procédés indignes de leur part, mais qu’il traiterait volontiers par la voie de l’Angleterre. Les Anglais prièrent le roi de leur communiquer ses propositions, qu’ils enverraient à La Haie, qui était comme le quartier général de la coalition. Après divers pourparlers, Louis leur expédia un projet par l’abbé Gauthier (fin avril). Les Hollandais commencèrent alors à sentir les fautes où les avaient poussés d’aveugles ressentiments : ils firent des ouvertures au roi pour tâcher de ramener la négociation chez eux : il était trop tard; Louis repoussa leurs avances avec fierté ; la négociation se poursuivit à Londres. Les Hollandais furent réduits à discuter par l’intermédiaire des Anglais, en attendant que la négociation devint générale.
Un fait très-considérable vint en aide au parti de la paix en Angleterre. L'empereur Joseph Ie", comme il était parvenu au comble