LES LÉGITIMÉS
encore l'esprit du roi sur les prétendus forfaits du duc d'Orléans.
Louis avait toujours eu un grand faible pour ses enfants naturels, pour les enfants de la personne et non du rang, comme dit Saint-Simon. Il avait fait beaucoup pour eux, longtemps avant les coups qui l’avaient frappé dans sa postérité légitime. Les enfants qu'il avait eus de madame de Montespan, nés d’un double adultère, se trouvant dans une position tout autre que ceux de madame de La Vallière, il les avait légitimés par des actes où le nom de leur mère n’était pas mentionné, innovation tout à fait singulière ; puis il avait revêtu de charges, de gouvernements, de commandements très-considérables, ceux des fils qui vécurent âge d'homme, le duc du Maine et le comte de Toulouse, et il avait marié les filles dans les nues, suivant l'expression hyperbolique de Saint-Simon, c’est-à-dire aux princes du sang, au duc de Bourbon et au duc de Chartres (actuellement duc d'Orléans). En 1694, une déclaration royale avait assigné rang au duc du Maine et au comte de Toulouse après les princes du sang et avant les princes étrangers naturalisés en France et les pairs. En 1711, les deux bâtards furent admis aux honneurs des princes du sang. Restait un dernier pas à franchir : il fut franchi. Un édit de juillet 1714 déclara les fils légitimés du roi aptes à succéder à la couronne après les princes du sang; puis la qualité de prince du sang leur fut formellement attribuée (mai 1715). C'était le renversement de toutes les traditions et de toutes les idées reçues ! : le roi était considéré non comme le propriétaire, mais comme l’usufruitier de la couronne, substituée de mâle en mâle, en ligne directe ou collatérale, jusqu’à extinction de la postérité légitime du premier Capet; le dernier descendant légitime disparu, aucune autre personne ne pouvait prétendre à hériter de lui et la nation rentrait dans le droit d’élection qu’elle avait aliéné. Telle était la théorie de l’hérédité monarchique, formulée et accréditée par le temps, soit qu’elle fût ou non conforme au fait primitif*. La monarchie,
1. Le proverbe : « Le roi ne fait des princes du sang qu'avec la reine », exprimait fort nettement le droit monarchique.
2. Le droit d'élection n'avait jamais été formellement aliéné : les vestiges en avaient subsisté durant plusieurs générations après Hugues Capet. — On sent bien que nous ne parlons ici que du droit relatif et historique.
après avoir abattu toutes les forces qui la limitaient, finissait par s'attaquer à sa propre essence, en se faisant personnelle de traditionnelle qu’elle était : c'était le dernier pas de l’autocratie. Louis XIV ne choquait pas moins le sens moral que le droit public en réhabilitant ainsi la violation des lois fondamentales de Ja société : si la justice et la raison réprouvent les lois trop rigoureuses contre la bâtardise ‘, simple irrégularité réparable, elles reconnaissent une distance énorme entre l’illégitimité simple et les naissances adultérines. IL y avait un contraste par trop étrange entre l’intronisation des enfants de l’adultère et l’austérité religieuse professée par Louis depuis sa conversion.
La domination exercée sur Louis par ce bâtard que personne n’aimait ni n’estimait, les discordes misérables de la bulle Unigenitus, les persécutions contre les protestants, que l’on plaignaïit davantage à mesure que l'esprit catholique s’affaiblissait dans la nation, contribuaient, avec la persistance de la misère depuis la paix, à dépopulariser le roi et à faire attendre, comme une délivrance, la fin de ce règne qui semblait s’éterniser. Louis le sentait et descendait vers la tombe, sans avoir même l’espérance d’emporter les regrets de ce peuple qu’il avait fait si grand et si malheureux. Il dut regretter plus d’une fois de n’être pas mort enveloppé dans ses dernières gloires, au lendemain de Denain ou de Freybourg!
Tant d’honneurs et de si éclatantes éventualités ne suffisaient point au duc du Maine : son ambition était plus positive et plus immédiate. À défaut de loi écrite, la coutume, conforme à l'esprit général du droit monarchique, déférait la régence, en cas de minorité royale, au premier prince du sang, si le roi n’avait plus de mère ?. Le futur régent, si les choses étaient laissées à leur état naturel, était donc ce duc d'Orléans qu’avaient poursuivi de si horribles imputations. Le vieux roi ne se résignait pas sans douleur et sans effroi à cette pensée. Ses ministres, d'accord avec du Maine, lui présentèrent, à ce qu’il paraît, un projet hardi pour écarter Orléans. C'était de convoquer les États-Généraux et de