‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 329 sur 341 · GUERRE THÉOLOGIQUE · texte numérisé non relu

GUERRE THÉOLOGIQUE

faute de quoi il serait poursuivi suivant la rigueur des canons. Le but était de faire déposer le cardinal-archevèque de Paris par un concile national, après que Rome lui aurait ôté le chapeau. Le caractère temporiseur du pape et l’extrême répugnance de Rome pour tout concile retardèrent l’exécution de ce dessein et prolongèrent les négociations avec Noaïilles. L'année 1714 et les deux tiers de 1715 s'étaient écoulés ainsi. Le T'ellier perdit patience et pressa le roi de porter sa déclaration au parlement dans un lit de justice : malgré les vives remontrances du premier président et surtout du procureur général d’Aguesseau fils, que son propre mérite et les longs services de son père avaient porté à ce poste éminent, Louis avait résolu de suivre l'inspiration de son confesseur : le procureur général eût été suspendu ; le parlement violenté comme l’avait été la Sorbonne. Le temps et la force manquèrent à Louis pour frapper ce dernier coup !.

Le Grand Roi, en effet, inclinait vers la tombe et n’eût dû songer qu'à mourir en paix. L'aspect de la cour eût été déjà bien assez triste sans les aigres clameurs de cette guerre théologique, qui donnait un air de Bas-Empire aux derniers jours d’un règne longtemps comparé avec avantage au siècle d’Auguste. Toutes les joies et toutes les splendeurs de Versailles avaient disparu avec la jeune dauphine : l'ennui pesait sur le vieux roi comme un manteau de plomb que madame de Maintenon n'avait plus la force de soulever. Le troisième des petits-fils du roi, le duc de Berri, était mort au printemps de 1714, et sa fin, après une courte maladie, dans un moment où il venait de se révolter en quelque sorte contre sa femme qui le tyrannisait tout en le trompant, avait renouvelé toutes les sinistres rumeurs de 1712. Le vide se faisait de plus en plus autour du roi ?. La grande génération dont Louis avait été l’âme avait presque achevé de s’éteindre : la génération suivante, qui avait aspiré à le remplacer et à régner par d’autres principes avec son petit-fils, s’en allait à son tour avant lui : Catinat était mort presque en même temps que le duc

1. Hist. de la Constitution Unigenitus, t. 1°". — Journal de l'abbé Dorsanne, t. [*, — Dorsanne était grand-vicaire et official du diocèse de Paris.

2. ii n’y avait plus, sauf le duc d'Orléans, que de très-jeunes princes du sang, l6 prince de Condé, le duc de Bourbon, son fils, et le prince de Conti étant morts en 1709 et 1710.

de Bourgogne ; Chevreuse suivit le jeune prince au bout de quel. ques mois; Beauvilliers mourut en août 1714; Fénelon, le 3 janvier 1715, alla rejoindre ceux qu’il avait aimés, à soixante-quatre ans. Avec lui se brisait le dernier lien entre le xvue siècle et le xvie. On a pensé que, s’il eût vécu, il eût pu modifier, jusqu’à un certain point, la période nouvelle prête à s’ouvrir'; mais il était écrit que la France passerait sans transition d’une époque à une autre absolument contraire. Louis XIV, dans ses derniers jours, seul devant le monde nouveau qui s'élève, monde aussi différent de celui qu’avaient rêvé Fénelon et le duc de Bourgogne, que de celui où avait régné le Grand Roi, Louis XIV ne vit plus qu’au milieu des ombres de tout son siècle évanoui!

Il n’était plus lui-même qu’une ombre! Rien de douloureux comme le spectacle de ce vieillard obsédé dans sa conscience par le fanatisme d’un moine implacable, qui le force à souiller ses cheveux blancs par desiniquités, obsédé pareillement dans ses affections et dans ses habitudes par l’ambition d’un fils adultérin, qui lui extorque des faveurs contraires au droit public et à la morale! sa vieille compagne elle-même, dont l'esprit aimable et ingénieux l'avait si longtemps délassé des soucis du pouvoir, le tourmente maintenant au lieu de veiller à son repos; la perte de la duchesse de Bourgogne, qui, à l’avantage de tout le monde, avait subjugué madame de Maintenon, l’a rejetée sous le joug du duc du Maine, son élève et son fils adoptif, qui pèse parelle sur le roi. Ce fils aîné du roi et de madame de Montespan, spirituel, faible et faux, sans courage à la guerre, sans autres talents que ceux de la conversation et de l'intrigue, dominé, poussé par une femme vaniteuse et fantasque ?, s’est élevé de catastrophe en catastrophe sur les tombeaux de la famille royale, entretenant, exploitant, avec une habileté et avec perfidie, les doutes qui traversent parfois

1. Le duc d'Orléans, depuis la mort du duc de Bourgogne, s'était rapproché de Fénelon, qui avait d'abord partagé les terribles soupçons du public contre lui ; de 1713 à 1714, le prince eut avec l’archevêque de Cambrai une correspondance remarquable : Philippe demandait à Fénelon d’éclaircir ses doutes sur Dieu, sur l'immortalité de l'âme, sur le libre arbitre ; il s’adressait, non pas au théologien catholique, mais au métaphysicien. Était-ce politique ou désir sincère de s’éclairer ? — Peut-être l’un et l’autre.

2. La duchesse du Maine était une Condé, petite-fille du grand Condé.

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