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A718] MORT DE LOUIS XIV

sieurs fois, d’une voix forte : « Nunc et in horâ mortis… Mon Dieu, « venez à mon aide! » puis il entra dans une longue agonie. Le 1% septembre, à huit heures’et un quart du matin, le Roi rendit le dernier soupir.

Il avait vécu soixante-dix-sept ans, régné soixante-douze, gouverné cinquante-quatre. C'était le plus long comme le plus grand règne de notre histoire.

Ce n’est pas un homme, c’est un monde qui finit.

Avant de descendre, à la suite de la féodalité, dans cette nuit du passé où plongent l’une après l’autre les formes périssables de l'éternelle société, la monarchie, cette forme symbolique de l'unité nationale, avait revêtu une personnification suprême qui restera gravée à jamais dans la mémoire des peuples. Louis XIV est et restera le Roi, le type royal, pour les nations étrangères comme pour la France. Tout ce que la monarchie, après avoir ramené sous un même joug les éléments divergents du monde multiple du moyen âge, a pu produire dans la plénitude de sa puissance, elle l’a produit avec Louis le Grand. Épanouie dans sa virilité avec le Grand Roi, elle a vieilli avec lui. Les signes de décadence se multiplient; la gangrène se manifeste sur elle comme sur lui et, si la monarchie ne meurt pas le même jour que le monarque, le sourd travail de la décomposition ne s’arrêtera plus désormais dans ses organes. Nous allons assister à la dissolution de ce vaste corps, jusqu’au jour où l’unité véritable, la NATION SOUVERAINE, brisera cette enveloppe usée pour apparaître, pour la première fois, dans son essence propre, sans figure et sans symbole.

Nous avons montré Louis XIV en action; nous avons exposé son caractère, ses idées, son système, avec trop de développement, pour qu’il soit nécessaire d’y revenir au moment de quitter cette grande figure. Quelques mots suffiront. La France prospéra sous Louis XIV tant qu’il continua la pensée de Richelieu; elle souffrit, puis déchut, quand il y devint infidèle. Il a condamné lui-même l'excès de ses guerres et de ses dépenses; nous avons fait voir ailleurs que ses dépenses de luxe et d’art, très-considérables sans doute, ont été fort exagérées par la tradition; quant à ses guerres, elles furent, les unes justifiables, les autres excu-

sables dans leur principe, mais non dans le caractère inhumain qu’il leur laissa imprimer, ni parfois dans leur conduite politique. La France voulait son complément naturel, et, dans l’état respectif des nations, l’action de la France pour achever de redevenir la grande Gaule suffisait à rompre l’équilibre de l'Europe et à provoquer les coalitions. Louis XIV eut le tort de prétendre encore davantage, et surtout de le faire croire. Les deux plus graves reproches qu’il ait mérités ne sont pas toutefois ceux sur lesquels il s’est condamné lui-même; c’est, dans l’ordre économique, d’avoir fait le mal et repoussé le remède, ruiné les finances et rejeté la réforme radicale qui pouvait les rétablir; dans l’ordre religieux, d’avoir détruit le grand œuvre de Henri IV maintenu par Richelieu. Mais la responsabilité de la révocation doit être bien partagée, comme nous l'avons montré : la révocation de l'Édit de Nantes était la conséquence legique de la monarchie selon Bossuet, et ce grand crime d’état condamne la monarchie plus encore que le monarque. Plus on réprouve la théorie monarchique, comme contraire aux vraies fins de l’homme et du citoyen, plus on est disposé à l’induigence envers le prince que cette théorie a emporté par une fatalité presque irrésistible !. Quand le monde nouveau, éclos dans les tempêtes il y a soixantedix ans, aura trouvé sa forme et son assiette, quand la société libre et démocratique sera définitivement fondée et incontestée, quand les partis n’auront plus à chercher des armes dans l’histoire, le nom de Louis XIV n’excitera plus la colère du peuple, comme l'expression d’un principe ennemi, et sa statue, tour à tour adorée et brisée, se reposera enfin pour les siècles parmi les grandes images du Panthéon national. Si le peuple n'oublie pas les coupables et funestes erreurs de Louis, il se souviendra aussi que Louis a mérité d’être identifié au siècle le plus éclatant qu'’ait 1. Nous trouvons, sur Louis XIV, un document bien curieux dans les Lettres sur la Russie, de M. X. Marmier, 2e édit., p. 165, in-12. Il existe à la Bibliothèque impériale de Pétersbourg une riche collection de documents historiques achetés çà et là en France par un diplomate russe, au moment du bouleversement révolutionnaire des archives nobiliaires et monastiques. « Parmi les manuscrits », dit M. Marmier, « on m'a montré une feuille de papier sur laquelle Louis XIV a écrit six fois de suite, en grosses lettres péniblement formées : L'hommage est dû aux rois ; ils

font tout ce qui leur plait. C'était là le sage axiome que son maître lui donnait à copier comme modèle d'écriture. »

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