DERNIERS JOURS DE LOUIS XIV
son archevêque, Nouilles, et se réconcilier avec lui; on trouva moven de jen empêcher. Le 26, il fit ses adieux, en termes attendrissants, aux principaux de la cour, à tout ce qui avait les entrées, les pria de contribuer tous à l’union et de se souvenir quelquefois ae lui. Il fit également ses adieux aux princes et princesses, adressa des paroles bienveillantes au duc d'Orléans, comme pour chasser les mauvais desseins de son cœur, s’il en avait conçu, puis se fit amener le dauphin, bel enfant de cinq ans, seul reste de toute sa lignée légitime en France. « Mon enfant, jui dit-il, vous allez être « bientôt roi d’un grand royaume. N'oubliez jamais les obliga- « tions que vous avez à Dieu; souvenez-vous que vous lui devez « tout ce que vous êtes. Tâchez de conserver la paix avec vos voi- « sins. J'ai trop aimé la guerre, ne m'’imitez pas en cela, non plus « que dans les trop grandes dépenses que j'ai faites. Prenez con- « seil en toutes choses. Soulagez vos peuples le plus tôt que vous « le pourrez, et faites ce que j'ai eu le malheur de ne pouvoir « faire moi-même ‘. »
Touchantes, mais vaines paroles! Le successeur de Louis XIV n’était pas réservé à une œuvre de réparation, mais à une œuvre de dissolution et de ruine.
Le roi régla ensuite ce qu’on aurait à faire après sa mort, avec la précision et le détail où il s’était complu dans toute la conduite de sa vie. Il lui arriva plus d’une fois de dire : « Du temps que j'étais roi... » Il montrait une sérénité merveilleuse chez un homme qu’on croyait si fortement enraciné sur cetite terre.
confia à Amelot ses regrets de l'avoir publiée. Il ne l’avait fait que dans la persuasion où il était que personne n’opposerait la moindre difficulté à la volonté du roi. Làdessus, Amelot lui demandant pourquoi ce nombre baroque de cent el une propositions condamnées, le pape se mit à pleurer : « Eh! monsieur Amelot, que vouliez-vous que je fisse? le père Tellier avait dit au roi qu’il y avait dans ce livre plus de cent propositions censurables; il n’a pas voulu passer pour menteur; on ma tenu le pied sur la gorge pour en mettre plus de cent, pour montrer qu’il avait dit vrai, et je n’en ai mis qu’une de plus! » Saint-Simon, t. XIII, p. 293. I ne faut pas trop s’attendrir des pleurs de Clément XI, qui abusait du don des larmes. Il est certain toutefois que Le Tellier fut, pendant quelques années, le tyran de Rome presque autant que de la France. L'abbé Dorsanne assure, dans son Journal pour servir à l’histoire de la Constitution Unigenilus, t. I, p. 453, que le roi avait été affilié à la Compagnie de Jésus une dizaine d'années avant sa mort et que, pendant sa maladie, Le Tellier lui en fit faire le quatrième vœu,
1. Ces paroles furent inscrites au chevet du lit de l’héritier de Louis XIV. — Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. xxvir. — Saint-Simon, t. XII, p. 483.
« J'avais cru plus difficile de mourir! » disait-il à madame de Maintenon. Et, comme deux de ses valets pleuraient au pied de son lit : « Pourquoi pleurez-vous? M’avez-vous cru immortel? » Le 28 au matin, il dit à madame de Maintenon que ce qui le consolait de la quitter, c’était l'espoir qu’ils se rejoindraient bientôt. Elle ne répondit point à ce rendez-vous dans l'éternité et parut ne voir dans cette marque d'affection qu’une marque d’égoisme. Pensant la fin proche, elle partit ce soir même pour Saint-Cyr; le lendemain, Louis, ayant encore pleine connaissance, la demanda; elle revint, mais pour repartir définitivement le 30 au soir, abandonnant sur le lit d’agonie l’homme qui l'avait si constamment aimée. Quelques vieillards d’une nature exquise conservent une sensibilité d'autant plus tendre qu’ils approchent davantage de l’autre vie : ceux, au contraire, chez lesquels le cœur ne dominait pas, se dessèchent au moral comme au physique en avançant vers le terme de la vie actuelle. Madame de Maïintenon était de ceux-là. Son excuse était dans l’extrême fatigue de l’existence que Louis lui avait faite. Il l'avait accablée de son absorbante personnalité : elle n'avait pas eu, depuis plus de trente ans, un seul jour pour être à elle-même; la nécessité de trouver perpétuellement de nouvelles ressources pour occuper et intéresser cet esprit actif et peu fécond, habitué à vivre, pour ainsi dire, de la substance d’autrui, l'avait épuisée, écrasée. C'était là le secret de la profonde douleur où l'avait jetée la perte de la duchesse de Bourgogne, qui l’aidait si heureusement à remplir la lourde tâche d’amuser le roi. Elle ne vit, dans le néant politique où elle allait rentrer au fond de sa chère maison de Saint-Cyr, qu’un asile pour se séparer de tous et de tout, se reposer et se taire !.
Du Maine et Le Tellier avaient aussi abandonné le mourant, dont ils n'avaient plus rien à attendre. Louis n’avait plus que par éclairs la conscience de lui-même. La journée du 31 août se passa ainsi : la gangrène gagnait. Louis se ranima, dans la nuit, pour réciter, avec le clergé, les prières des agonisants. Il répéta plu-
1. Elle dit un éternel adieu, même à ses nièces. Cependant ce détachement absolu ne se soutint pas ?: l’habitude l’emporta et elle se remit à correspondre avec ses anciens amis sur toutes les choses du dehors. Elle s’éteignit obscurément en 1719, à quatre-vingt-quatre ans.