ENTREPRISES DE JACGQUES IL
des dissidents, particulièrement les quakers et leur illustre chef William Penn, furent reconnaissants du bienfait qu’ils partageaient avec les catholiques ; mais ce partage déconsidéra la liberté même aux yeux des presbytériens, la plus puissante des sectes dissidentes; cette liberté n’était à leurs yeux qu’une transition à une nouvelle tyrannie, et ils restèrent, avec raison, dans une attitude de défiance, pendant que la masse anglicane s’irritait de plus en plus. L'attribution d’un caractère public au nonce du pape, sa réception solennelle à la cour, l’entrée du jésuite Pétre au conseil privé, la dissolution du parlement, déjà prorogé depuis deux ans, exaspérèrent le peuple et jetèrent l’effroi parmi les catholiques éclairés, qui sentaient qu’on perdait leur cause (juillet-novembre 1687). Pétre était le conseiller de toutes les témérités et l’allié de l’ambassadeur de France. Le nonce, au contraire, d'accord avec l’ambassadeur d’Espagne, avait mission de modérer Jacques à l’intérieur et de le pousser au dehors contre la France. Aussi le pape n’avait-il voulu faire Pétre ni évêque ni cardinal.
Jacques, cependant, essaya un dernier effort pour se rapprocher de sa fille aînée et de son redoutable gendre. Il envoya sir William Penn au prince et à la princesse d'Orange, pour tâcher de leur faire approuver l’abrogation du test. 11 essuya un refus formel. Le prince et la princesse approuvèrent seulement qu’on accordât aux catholiques, comme en Hollande, liberté de conscience, avec exclusion des emplois. L’habile Guillaume trouva ainsi moyen de satisfaire l’église anglicane, tout en se déclarant ennemi des persécutions et en rassurant par là ses alliés catholiques, et le pape même, sur ce qu’avaient à attendre de lui les catholiques anglais. Guillaume n’en était plus à de vagues espérances : un parti puissant le pressait d'intervenir à main armée pour la défense de la religion et de la liberté britanniques.
Il fallait pour cela que les Provinces-Unies fournissent à Guil- Jaume des moyens d’action. Le gouvernement français les y décida par une querelle commerciale qui acheva d’anéantir en Hollande le parti de l'alliance française. Après avoir défendu l'importation des harengs salés d’autre sel que du sel de Brouage, le cabinet de Versailles rétablit le tarif de 1667 sur les marchandises hollandaises (novembre 1687). C'était réaliser un des derniers vœux de
Colbert, mais dans un moment très-peu opportun. Cette violation des conventions de Nimègue, en portant un coup très-rude au commerce hollandais ‘, leva l’obstacle que les passions religieuses 'rencontraient encore dans les intérêts matériels et mit toute la Hollande à la disposition de Guillaume, personne n’ayant plus à ménager la France. Guillaume, sans autorisation, mais sans contradiction de la part des États-Généraux, ordonna l’armement d’une vingtaine de vaisseaux et la levée de neuf mille matelots, sous prétexte de protéger le commerce contre les Algériens, qui avaient osé pirater aux dépens des Hollandais jusque dans la Manche. 11 s’assura secrètement que plusieurs princes allemands enverraient, au besoin, leurs troupes remplacer en Hollande les troupes hollandaises qu’il emmènerait en Angleterre. Jacques IT, sur ces entrefaites, rappela six régiments anglais qui étaient à la solde des Provinces-Unies. Guillaume contesta à Jacques le droit de retirer ces corps de volontaires, et les régiments anglais ne partirent pas (mars 1688).
En Angleterre, l'orage grossissait. Jacques, ayant renouvelé sa déclaration sur l'abolition du test, enjoignit aux évêques de la faire lire au prône. L’archevèque de Canterbury, l’évêque de Londres et six autres évêques refusèrent. Le roi les fit traduire en justice; le jury les acquitta (juin-juillet 1688). Pendant ce temps, arriva un événement qui semblait devoir consolider Jacques IT sur son trône et qui contribua plus que toutes choses à l’en précipiter. La reine d'Angleterre était enceinte et le bruit courait partout que cette grossesse tardive était supposée. Le 20 juin, avant l’époque attendue, la reine accoucha d’un garçon. Guillaume en parut d’abord déconcerté et fit même complimenter Jacques IT; mais l'attitude de ses partisans ranima son audace : il s’abstint de tout autre acte qui pût faire croire qu’il admettait la légitimité du nouveau prince de Galles et il pressa ses préparatifs. I1 doubla son escadre et forma un camp de vingt mille hommes entre Grave et Nimègue, camp qui pouvait à la fois donner le change sur son but principal et y coopérer indirectement par un coup de main ‘sur Cologne. Sept à huit millions détournés de divers services
1. D’Avaux prétend que le commerce hollandais en fut réduit de plus d'un quart, Ïl veut parler sans doute du commerce d'Europe. T. VI, p.98, 115, 198.
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publics, et quatre millions envoyés par les mécontents d’Angleterre, avaient pourvu à l’insuffisance des ressources régulières.
Dès le printemps, Louis XIV avait offert à Jacques IT de joindre quinze ou seize vaisseaux à la flotte que le monarque anglais se proposait d’armer. Jacques, beaucoup moins préoccupé de ses dangers réels que de maintenir sa neutralité entre Louis et la Ligue d’Ausgbourg, avait éludé la proposition, de même qu'il repoussa les instances que lui fit une dernière fois l'ambassadeur d'Espagne, pour qu’il entrât dans la Ligue‘. C’était une espèce d’ultimatum, après le rejet duquel les puissances catholiques de la Ligue ne se firent plus aucun scrupule de seconder les projets de Guillaume. Rien ne put éclairer l’obstiné Stuart. Il se flattait tantôt que lattaque n'aurait pas lieu avant l’année prochaine, tantôt même que le prince d'Orange ne voulait attaquer que la France. Son principal conseiller , lord Sunderland, le trahissait et s’efforçait d’abuser Louis en même temps que Jacques, par l’intermédiaire de l’ambassadeur français Barillon, homme d'esprit, mais léger et tout à fait dupe de l’artificieux Anglais. Louis était mieux servi par un autre agent, par d’Avaux, son ambassadeur en Hollande. D’Avaux avertit le roi, presque jour par jour, de tous les mouvements, de tous les desseins de Guillaume. Louis renouvela au roi d'Angleterre ses offres et de vaisseaux et de soldats; Jacques refusa : l’inconséquent monarque prétendait opérer, sans les armes étrangères et avec des forces nationales”, une contre-révolution en horreur à sa nation!
L'heure de la crise européenne était arrivée; la guerre n’était plus en question : la question n’était plus que de savoir qui commencerait et où commencerait la guerre. La France avait un intérêt évident à prévenir ses adversaires; mais où porterait-elle ses premiers coups ? Elle avait à craindre un double péril, à savoir : 4° que l’empereur dictât la paix aux Turcs, puis ramenât sur le Rhin toutes les forces de l'Allemagne; 2° que l'Angleterre et la Hollande s’unissent sous l’épée du prince d'Orange. Le plus grand et le plus imminent des deux périls était le second : c'était là ce qu’il
1. Mém. du maréchal de Berwick (fils naturel de Jacques Il), t. 1°, p. 26. 2. Tout au moins avec des forces britanniques, sinon anglaises; il avait appelé on Angleterre une petite armée de catholiques irlandais. :
fallait détourner à tout prix. Louis parut le comprendre : le 2 septembre, il écrivit à d’Avaux de signifier aux États-Généraux qu’il considérerait comme une déclaration de guerre contre lui-même le premier acte d’hostilité que commettraient les Provinces-Unies contre son allié le roi d'Angleterre. Jacques IT s’empressa de désavouer la déclaration du roi de France, protesta aux États-Généraux qu'il n’y avait point d'alliance entre Louis et lui, rappela Skelton, son ambassadeur en France, qui avait sollicité cette démarche de la part de Louis, et l’envoya à la Tour de Londres. Quelle que fût l’extravagance de Jacques IT, il fallait le sauver malgré lui. Il fallait mettre la flotte française en mer, comme Seignelai en pressait ardemment le roi, marcher sur Berg-op-Zoom ou sur Maëstricht, et faire occuper Liége et Cologne par un autre corps d'armée. La Hollande, assaillie chez elle comme en 1672, eût à l'instant même rappelé toutes ses forces pour sa défense, et peut-être l'Allemagne eût-elle hésité à prendre directement l’offensive. D’Avaux, avec une intelligence parfaite de la situation, avait indiqué au roi, depuis quelques semaines, tout ce qu’il y avait à faire : Louis n’agit pas. Le 23 septembre, d’Avaux manda au roi qu’on était prévenu à Cologne; que cette grande cité avait ouvert ses portes à trois mille soldats de l’électeur de Brandebourg. L'auteur de ce coup hardi était l’ex-maréchal de Schomberg, qui, en ce moment même, passait du service de Brandebourg au service du prince d'Orange et devenait le guide et le général de Guillaume. Les représailles de la RéÉvocarion commençaient ! ! Louis avait arrêté un autre plan de campagne que celui conscillé par d’Avaux. Dès la fin d’août, comme l’atteste la correspondance de Louvois ?, le roi avait résolu d’attaquer, non la Hollande, mais l’empereur et l'électeur palatin. Louvois avait représenté vivement au roi que les Turcs, abattus par leurs défaites et leurs discordes, près de perdre non-seulement leurs conquêtes hongroises, mais encore Belgrade, le boulevard de leurs propres états, s’humiliaient enfin, pour la première fois, devant la maison d'Autriche; qu'ils allaient subir toutes les conditions qu’il plairait à l'empereur de leur imposer et lui rendre ainsi la libre
1. Mém. du comte d'Avaux, t. VI, passim, — Lettres de Barillon. 2. Lettres militaires, t. V, p. 1 et suiv.