LUXEMBOURG A FLEURUS
moitié de l’armée, il alla passer le ruisseau de Fleurus hors de la portée de l'ennemi, à Ligni , autre nom bien connu dans nos fastes militaires, fit un grand détour sur la droite, en se couvrant de haies et de plis de terrain, et déboucha enfin dans la plaine sur le flanc gauche et sur les derrières de l'ennemi. Si Waldeck eût deviné à temps cette manœuvre et jeté le gros de ses forces sur le coude que formait la gauche française, il eût percé cette ligne étendue et faible, coupé en deux l’armée française et rendu à Luxembourg la retraite impossible en ie séparant de ses pontons et de ses bagages! mais il ne comprit l'opération que lorsqu’elle était accomplie et à l'instant où les deux moitiés de l’armée française se resserraient sur lui comme des tenailles. Il était trop tard alors. La gauche française souffrit cependant beaucoup au premier choc : le lieutenant-général Gournai, qui la commandait, fut tué, et la cavalerie fut rejetée sur l’infanterie ; mais, au même moment, Luxembourg chargeait en masses serrées sur la gauche ennemie, l’écrasait d’un seul coup et rétablissait ses communications avec son centre, qui franchit le ruisseau de Fleurus. Waldeck voulut se reformer en arrière, mais il lui fut impossible de rallier sa cavalerie. L’infanterie hollandaise et allemande se défendit avec une fureur héroïque : plusieurs bataillons, cernés, mitraillés, sabrés, par l'infanterie, par la cavalerie, par l’artillerie françaises, se firent passer au fil de l’épée plutôt que de se rendre. Waldeck, avec une douzaine de bataillons et quelques escadrons qui ne se laissèrent pas rompre, parvint, sous un feu et sous des charges terribles, à gagner les bois d’Eppenies, où on cessa de le poursuivre. C'était tout ce qui restait ensemble de l’armée ennemie. Cinq à six mille morts, sans les blessés, huit à neuf mille prisonniers ‘, cinquante-cinq pièces de campagne et plus de cent drapeaux, qui, envoyés à Paris, valurent à Luxembourg le surnom de Tapissier de Notre-Dame, furent les trophées du vainqueur. Les Français avaient eu trois mille hommes tués ou hors de combat ?.
1. Parmi les prisonniers se trouvèrent un grand nombre de réfugiés français. Le roi les fit envoyer aux galères. Lémontey, Articles inédits des Mémoires de Dangeau p: 61.
2. Lettres militaires, t WI.— Quinci, t. Il, p. 240-272. — Saint-Hilaire, t. [4 p. 426.
EIV. Ÿ
Cette victoire, la plus complète qu'on eût encore remportée dans les guerres de Louis XIV, demeura stérile. Luxembourg voulait assiéger Namur ou Charleroi : Louvois ne le permit pas. Louvois persuada au roi qu’il était nécessaire de renvoyer une partie de l’armée victorieuse sur la Moselle, pour être à portée de soutenir l’armée de Monseigneur (le dauphin), un peu plus faible que les Allemands. Monseigneur, comme on l’a vu plus haut, ne fit rien et fut un prétexte pour empêcher de faire. Luxembourg se vit ainsi paralyser ; l'ennemi se reforma par des renforts tirés de tous côtés et par le rachat de ses prisonniers, qu’on ne put refuser de lui rendre moyennant rançon, aux termes d’une convention antérieure ; l’électeur de Brandebourg rejoignit Waldeck", et l’on manœuvra jusqu’à la fin de la saison, sans autre résultat pour les Français que d’avoir vécu sur le pays ennemi et rétabli l'égalité numérique en détruisant, par un grand coup de main, l’excédant de nombre qu’avaient les coalisés. IL n’y eut qu’une bataille, il n’y eut point de campagne.
Du côté des Alpes, les événements furent plus complexes et les résultats plus positifs. Le duc de Savoie, Victor-Amédée, était depuis quelque temps suspect à Louis XIV, non sans sujet, bien qu’il fût en apparence fidèle à ses engagements et qu’il eût en ce moment plusieurs régiments au service du roi en Flandre. Dès 1687, le duc Victor-Amédée et l'électeur de Bavière s'étaient donné rendez-vous à Venise, sous prétexte du carnaval, et Victor-Amédée avait promis secrètement son concours à la Ligue d’Augsbourg. Ce jeune prince, remuant et courageux, se voyait avec inquiétude serré entre Pignerol et Casal comme dans un étau, et craignait que Louis ne voulût faire du Piémont une autre Lorraine. Les alliés n’eurent pas grand’peine à le gagner en lui promettant de le délivrer de cette sujétion que l’insolence de Louvois lui rendait encore plus pénible. Le duc se plaignaït que le ministre français le traitàt « comme un page ». Durant l’hiver de 1689 à 1690, Louvois eut avis que les alliés projetaient de prendre l’offensive contre le Dauphiné, en réunissant les troupes espagnoles du Milanais aux
1. Par un traité du 6 septembre, l'électeur de Brandebourg prit l'engagement de tenir toujours vingt mille soldats à la gauche de la Moselle et de ne pas traiter ave la France sans ses alliés.