MORT DE LOUVOIS
angoisses qui le bourrelaient. Le 16 juillet, pendant le travail du roi chez madame de Maintenon, il se trouva pris d’un mal soudain: le roi le renvoya chez lui. À peine fut-il rentré, que l’oppression augmenta; il se fit saigner, mais trop tard; peu de moments après, il était mort !
On ne manqua pas de crier au poison, comme pour toutes les morts subites des grands personnages. On soupçonna le duc de Savoie d’avoir fait empoisonner Louvois, comme on avait soupçonné Louvois lui-même d’avoir fait empoisonner Seignelai. n’y eut là d'autre poison que l’apoplexie, mal très en rapport avec le tempérament sanguin et charnu des Le Tellier, et qui emporta la plupart des membres de cette famille ‘. Louis ne cacha point assez la satisfaction qu’il éprouvait d’en être débarrassé et laissa échapper un mot trop caractéristique ! « Cette « année, » dit-il, « m'a été heureuse : elle m'a défait de trois « hommes que je ne pouvois plus souffrir, Louvois, Seignelai et « La Feuillade ! » La Feuillade l’avait fatigué par l'excès de ses flatteries, comme les deux autres par la grandeur de leurs services. Son orgueil, agrandi de tout ce qu’avaient perdu les autres passions de sa jeunesse, lui persuadait que personne ne pouvait lui être nécessaire ?. Tout le monde ne pensait pas de même autour de lui; quoique personne n’aimât Louvois, bien des gens furent effrayés de voir disparaître ce puissant administrateur au milieu d’une telle guerre et prévirent l'impossibilité de le remplacer |
Louvois, en effet, eût été un ministre parfait, si le roi eût su l’empêcher d’être autre chose que ministre de la guerre. Aussi grand administrateur que détestable politique, pour l'esprit d'ordre, d'organisation, d'économie, pour l’art de combiner des mouvements de masses avec une précision mathématique et en assurant leurs moyens d'action et de subsistance, il n’a jamais eu d’égal. On a vu, dans le cours de cette histoire, le mal immense qu'il fit en sortant de sa sphère. Dans le cercle de ses attributions
1. Journal de Dangeau, t. 1°", p.373. — Saint-Simon, t. XIII, p. 54. On ne saurait trop se défier du goût de Saint-Simon pour les mystères tragiques. Louvois, né le 18 janvier 1641, mourut à 50 ans.
2. Mém. de Choisi, p. 624. — Mém. de Saint-Simon, t. XIII, p. 45.
spéciales, en sus de l’action administrative habituelle, il avait réalisé des réformes fondamentales, qui coïncidaient avec les institutions de Colbert et qui n'étaient que l'application de ce qu’il y avait de plus sain dans les vues personnelles du roi‘. Il avait introduit dans l’armée l'unité et l'égalité devant la règle commune ; on n’a besoin de citer, pour tout éloge, que les aigres plaintes du féodal Saint-Simon. Le roi et Louvois, dit Saint- Simon, avaient si bien fait que tout homme de qualité, d’âge à servir, n’osait différer d’entrer dans le service. «Ge fut une adresse « pour accoutumer les seigneurs à l'égalité, et à rouler pêle-mêle « avec tout le monde. On se déshabitua ainsi de l’idée qu’il y eût « des gens nés pour commander aux autres. » Tous les gens de qualité, « sans autre exception que celle des princes du sang, furent assujettis à débuter par être cadets dans les gardes-ducorps (école changée depuis en celle des mousquetaires) : on s’y ployoit par force à y être confondu avec toutes sortes de gens et de toutes les espèces, et c’étoit là tout ce que le roi prétendoit en effet de ce noviciat. » Jusqu'au grade de colonel, l’avancement n'avait point de règle fixe ? : à partir de ce grade, Louvois avait établi ce qu'on nommait l’ordre du tableau, c’est-à-dire qu’à moins d'actions tout à fait hors de ligne, on n’avançait qu’à l’ancienneté, ce qui Ôtait tout privilége à la faveur ou à la naissance. « Tous les seigneurs sont dans la foule des officiers de toute espèce : de là, peu à peu, cet oubli, de tous et dans tous, de toute différence personnelle et d’origine, pour ne plus exister que dans cet état de service militaire devenu populaire. Grands et petits sont forcés d’entrer et de persévérer dans le service, d’y étre un vil peuple en toute égalité 5. »
Il n’est pas besoin d’insister sur la portée d’un tel système : seulement, il faut reconnaître que le but fut dépassé. Établir l'unité et l'égalité dans le service et dans l'avancement, aux dépens de l'aristocratie et du favoritisme, était excellent; mais ôter toute
1° uotre t XII, lrxxxt, S 1.
2. Les grades inférieurs avaient, depuis 1661, à peu près dépendu des colonels, qui proposaient les officiers au ministre : l'établissement des inspecteurs militaires ta cette autorité aux colonels, et mit les régiments plus immédiatement sous la
main du ministre et de ses bureaux.