‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 88 sur 341 · CHUTE DE L'IRLANDE · texte numérisé non relu

CHUTE DE L'IRLANDE

le pays étranger où il leur conviendrait de se retirer (13 octobre).

À peine la capitulation était-elle signée, qu'une escadre fran çaise parut à l'entrée du Shannon. Son arrivée quelques jours plus tôt eût peut-être changé la face des choses. L’escadre ne put qu'assisier à l’exécution du traité et qu’escorter jusqu’à Brest les navires qui apportèrent en France les Irlandais plus attachés à leur parti qu’au sol natal. Ce fut toute une armée qui émigra parmi les scènes les plus déchirantes ‘. Dix à douze miile Irlandais vinrent se mettre à la solde du roi de France, à côté des cinq ou six mille de leurs compatriotes qu’entretenait déjà Louis XIV. L’émigration catholique irlandaise combla ainsi dans nos armées le vide qu’avaient fait les émigrés protestants, tristes vicissitudes de la persécution et de la conquête! C’est depuis cette époque que s’établirent entre la France et l'Irlande des liens analogues, avec un plus grand développement, à ceux qui avaient autrefois existé entre l'Irlande et l'Espagne.

Les revers d'Irlande ne furent pas compensées, comme l’année d'avant, par d’éclatants succès maritimes ; cependant la campagne navale fut encore avantageuse aux Français. Les alliés avaient mis à profit la terrible leçon de Bcachy-Head : ils s'étaient cfforcés d’être supérieurs à tout prix et ils avaient réuni près de quatrevingt-dix vaisseaux de guerre sous le commandement de l'amiral Russel, Herbert ayant été disgracié pour sa double défaite de Bantry et de Beachy-Head. Tourville n’avait que soixante-neuf vaisseaux : il eut ordre d'éviter le choc et de croiser à l'entrée de la Manche pour intercepter la riche flotte marchande anglobatave qui revenait de Smyrne. L’amiral Russel parvint à sauver la flotte de Smyrne ; mais Tourville enleva une flottille marchande anglaise qui allait aux Antilles sous l’escorte de deux vaisseaux de guerre et, après cinquante jours de croisière au large, il rentra heureusement à Brest, tandis que la flotte de

1. Le général Sarsfield avait promis d'emmener les femmes et les enfants des soldats. Il s’en présenta un si grand nombre qu’on ne put tenir parole, et que la plupart des familles furent laissées sur le rivage. On vit des femmes saisir la corde des bateaux qui emmenaient leurs maris et se laisser entraîner dans la mer. Un gémissement terrible et sauvage s’éleva de tout le rivage et fit frémir les plus implacables des vainqueurs puritains. V. Mac-Aulay, Guillaume III, t. IL, c. 3.

Russel était battue par une tempête qui lui faisait périr deux vaisseaux et en avariait beaucoup d’autres '.

Les corsaires français avaient continué leurs audacieux exploits. Jean Bort, qui, présenté au roi, étonna la cour par sa rude simplicité autant qu’il avait étonné la France par son héroïsme , mit le comble à sa renommée : bloqué dans la rade de Dunkerque, avec sept frégates et un brûlot, par trente-cinq ou quarante voiles ennemies, il échappa au blocus, courut toutes les mers du Nord et prit trois vaisseaux de guerre et un grand nombre de vaisseaux marchands anglais et hollandais. Un nouveau héros commençait de promettre un rival à Jean Bart : c'était un jeune homme de vingt ans, le Malouin Duguai-Trouin, qui montrait déjà non pas seulement une valeur à toute épreuve, mais un vrai génie maritime.

Rien dans tout cela n’était décisif. Louis XIV et la coalition firent, chacun de leur côté, d'immenses préparatifs dans l’hiver de 1691 à 1692. Ces préparatifs n’étaient plus dirigés, en France, par l’homme redoutable qui avait été si longtemps l'âme de l'administration militaire. Les deux ministres, en qui s'était personnifiée la double guerre de terre et de mer, avait disparu à quelques mois de distance !

Le crédit de Louvois avait rapidement décliné dans ces derniers temps. Tout y avait contribué; les rigueurs atroces, les crimes, il faut le dire, auxquels il avait entraîné Louis XIV et qui pesaient à la conscience du monarque, les emportements qu’il ne savait plus contraindre devant Louis et qui allaient jusqu’à l’insolence, la fâcheuse guerre de Piémont suscitée par des procédés inqualifiables, qui avaient été jusqu'à supprimer, dit-on, des lettres du duc de Savoie au roi, enfin, plus peut-être que tout le reste, l'inimitié de madame de Maintenon et l’opiniâtreté du ministre à ne pas plier devant cette autorité modestemert absorbante. Durant l'été de 1691, l'explosion était devenue imminente. On assure que le roi en était arrivé à la pensée de traiter Louvois comme Fouquet. Le ministre, à des signes certains, sentail approcher sa ruine et laissait transpirer devant ses familiers les

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