‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 91 sur 341 · GRANDS ARMEMENTS · texte numérisé non relu

GRANDS ARMEMENTS

qu’à tâcher de rendre décisive la campagne qui allait s'ouvrir. Des levées gigantesques avaient épuisé toutes nos provinces. Les armées françaises comptèrent ou furent censées compter, au commencement de 1692, près de quatre cent cinquante mille hommes sur terre et cent mille sur mer‘. La marine royale, marchande et corsaire avait quatorze mille six cent soixante-dix canons : les armées de terre en avaient six cent trente en campagne et dix mille soit en réserve, soit employés à l'armement des places. On n'avait jamais rien vu de semblable : toute la France, pour ainsi dire, fondait en soldats.

Les alliés avaient fait des efforts proportionnés. La presse générale des matelots avait été ordonnée en Angleterre. Guillaume, qui avait encore obtenu du parlement près de trois millions et demi sterling, voulait attaquer à son tour le nord de la France par terre et par mer, tandis que le duc de Savoie, puissamment renforcé, attaquerait le Dauphiné et déterminerait enfin le soulèvement toujours espéré des protestants du Midi. Louis n’avait pas un plan moins énergique : il avait résolu, du moins au début, de se tenir sur la défensive en Allemagne, en Piémont et en Catalogne, et de porter tout le poids de ses forces par terre, contre les Pays-Bas catholiques, par mer, contre la Grande-Bretagne. La diversion d'Irlande ayant échoué, Louis voulait essayer de frapper l'Angleterre en face et au cœur. Jacques IT, qui avait si mal usé des premiers secours accordés par le roi de France, vit donc se sréparer une assistance bien autrement puissante et obtint ce qui lui avait été refusé après les journées de La Boyne et de Beachy- Head, une armée pour descendre en Angleterre. Les nouvelles qu’on recevait de ce pays expliquaient ce changement dans la conduite de Louis. On n’avait point à Versailles meilleure opinion de Jacques que par le passé, mais on croyait l'Angleterre à la veille d’une contre-révolution, qu'il suffirait d’aider par un vigoureux coup de main. Un de ces revirements d'opinion, plus bruyants que sérieux, qui suivent toujours les souffrances matérielles cau-

1. Y compris environ 10,000 galériens pour la chiourme. — Sur terre, l’armée active comptait 307,000 hommes : la réserve, dans les places, près de 140,000. La cavalerie atteignait le chiffre de 100,000 chevaux. — V. le Tableau inséré dans le t. 1® des Mém. de Catinat, p. 401.

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sées par les révolutions se manifestait chez les Anglais, Guillaume lui-même, mécontent des exigences des whigs et ne voulant pas se réduire au rôle de chef de parti, qu’ils prétendaient lui imposer, avait dissous la chambre des communes, s’était rapproché des tories et les avait aidés à obtenir la majorité dans le nouveau parlement qu’il convoqua en 1690 ; les jacobites espéraient que les tories leur reviendraient par la force du principe commun, les jacobites n'étant que des tories fidèles à la logique : les whigs, de leur côté, irrités de ce qu’ils nommaient l’ingratitude de Guillaume, criaient contre son système de bascule et de corruption, et se plaignaient de n’avoir pas gagné grand’chose à changer de roi. Beaucoup de personnages éminents, parmi les whigs comme parmi les tories, entre autres le comte de Marlborough (Churchill), s'étaient mis en correspondance secrète avec le royal exilé de Saint- Germain. Jacques avait des intelligences dans la flotte anglaise, qu’il avait si longtemps commandée avant de régner, et il croyait pouvoir compter sur le contre-amiral Carter et même sur l’amiral Russel. Louis se laissa aller à une confiance excessive dans le résultat de ces menées et arrêta le plan d'opérations navales en conséquence. Une armée de trente mille hommes, avec cinq cents bâtiments de transport, fut réunie sur les côtes de Normandie, la meilleure partie à La Hougue et à Cherbourg, le reste au Havre : elle se composait de toutes les troupes irlandaises, d’un certain nombre d’émigrés anglo-écossais et d’un corps de troupes françaises. Le maréchal de Bellefonds commandait sous le roi Jacques. Tourville devait partir de Brest au milieu d’avril avec cinquante vaisseaux de ligne, entrer dans la Manche, attaquer la flotte anglaise avant qu’elle eût pu être renforcée par les Hollandais et assurer ainsi la descente. L'ordre exprès lui fut envoyé de combattre les ennemis « en quelque nombre qu’ils fussent ». On était persuadé que la moitié de la flotte anglaise passerait du côté des alliés de son roi. La descente opérée, Tourville devait revenir à Brest, y rallier l’escadre de Toulon, forte de seize vaisseaux, et le reste de nos navires de haut bord, puis tenir la Manche pendant toute la campagne.

On avait compté sans les éléments, qui, jusque-là hostiles aux ennemis de la France, tournèrent cette fois contre elle. Tourville

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