‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 92 sur 341 · TOURVILLE ET LES BUREAUX · texte numérisé non relu

TOURVILLE ET LES BUREAUX

fut retenu près d’un mois par les vents contraires dans les eaux de Brest et n’y gagna même pas de se voir renforcé par les escadres de Toulon et de Rochefort. Victor-Marie d’Estrées, qui amenait l’escadre de Toulon, ne quitta ce port qu'au commencement de mai, essuya le 18, dans le détroit de Gibraltar, une tempête qui lui brisa deux vaisseaux et qui maltraita le reste, et ne parut sur nos côtes du Ponant qu'après que le sort de la campagne fut décidé. Quant à l’escadre de Rochefort, son armement, encore incomplet par la négligence de l'administration, la retenait bien autant que les vents : Tourville, jugeant que ces mêmes vents qui arrêtaient les Français devaient avoir facilité la jonction des alliés, demanda au ministre de changer ses dispositions et de le laisser à Brest jusqu’à ce que la flotte fût au complet. « Ce n’est point à vous», répondit Pontchartrain, à discu- « ter les ordres du roi, c’est à vous de les exécuter et d'entrer « dans la Manche ; mandez-moi si vous voulez le faire, sinon le « roi commettra à votre place quelqu'un plus obéissant et moins « circonspect que vous. » Le bureau de la marine renchérit encore sur le ministre : Tourville s'étant plaint que la poudre était mauvaise et ne portait pas le boulet, un commis répondit à l’amiral « que, s’il trouvoit que la poudre ne portoit pas assez loin, il « n’avoit qu’à s'approcher plus près des ennemis '. » Le commis se crut sans doute un héros après avoir trouvé cette belle saillie. On n’avait malheureusement point organisé chez nous de conseil d’amirauté. Les grands ministres disparus, le règne des bureaux restait; d’obscurs remueurs de paperasses, sous Les ordres d’un secrétaire d’état aussi ignorant qu'eux, dictaient la loi aux plus illustres capitaines. Le mal n’apparut pas si vite dans la guerre continentale, parce que, là, le roi savait, si le ministre ignorait; le roi avait les connaissances spéciales d’un bon chef d'état-major; mais, dans les choses de la mer, Louis n’en savait pas plus que Pontchartrain *; cependant il laissait au nouveau secrétaire d’état la même autorité sur les amiraux qu’avaient eue les deux Colberts.

1. Valincourt, Mémoire sur la marine, en tête des Mém. de Villette, p. LV11. — Sainte-Croix, Puissance navale de l'Angleterre, t. II, p. 40.

2. V. la singulière anecdote racontée par Valincourt, p. LVIII, aussi peu avantageuse à l'intelligence du duc de Beauvilliers qu'au savoir nautique de Louis XIV.

Tourville obéit. Le vent s'étant radouci sans changer de direction, il mit à la voile avec trente-sept vaisseaux seulement sur soixante- dix-huit qu’on devait avoir à la mer, d’après les états ". Le vent reprit une nouvelle violence et l’arrêta encore près de quinze jours entre la pointe du Cotentin et celle du Devonshire. Pendant ce temps, Louis XIV eut avis que le complot jacobite était éventé, que Marlborough et d’autres personnes considérables étaient arrêtées et que les flottes anglaise et hollandaise avaient opéré leur jonction. Il manda au maréchal de Bellefonds de dépécher à la hâte des corvettes dans toutes les directions pour prévenir Tourville qu’il eût à se rabatire sur Ouessant et à attendre les autres escadres.

Il était trop tard. Les corvettes ne rencontrèrent pas Tourville, qui s’avançait en ce moment sur le cap de Barfleur (ou de Gatteville). Le 29 mai, au point du jour, entre les caps de la Hâgue et de Barfleur, Tourville se trouva en présence de la flotte alliée, la plus puissante qui eût jamais paru sur les mers. Il avait été rejoint par sept navires de l’escadre de Rochefort et comptait quarantequatre vaisseaux contre quatre-vingt-dix-neuf, dont soixantedix-huit au - dessus de cinquante canons et, pour la plupart, d’un échantillon supérieur à la majorité des français ?. Les Anglais avaient soixante-trois vaisseaux et quatre mille canons; les Hollandais, trente-six vaisseaux et deux mille six cents quatorze canons; en tout sept mille cent cinquante-quatre canons; les Français n’en comptaient que trois mille cent quatorze. La flotte alliée était montée par près de quarante - deux mille hommes; la flotte française par moins de vingt mille,

Tourville assembla le conseil de guerre à son bord. Tous les officiers généraux furent d’avis d'éviter la bataille. Tourville exhiba l’ordre du roi. Chacun se tut et, peu de moments après, la flotte française se laissait porter à toutes voiles sur l’immense

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