BATAILLE DE LA HOUGUE
masse ennemie qui semblait devoir l’engloutir au premier choc, Les alliés n’en pouvaient croire leurs yeux.
Les deux flottes étaient, suivant la coutume, partagées en trois escadres. Chacune des escadres de la flotte anglo-batave passerait aujourd’hui pour une grande flotte! Chaque escadre était subdivisée en trois divisions. Tourville, avec son corps de bataille , poussa droit à l'amiral Russel, qui commandait le centre des alliés. Les deux amiraux restèrent quelque temps en présence à portée de mousquet sans tirer, dans un silence solennel ; puis un vaisseau de l’escadre hollandaise, qui formait l'avant-garde ennemie, ayant ouvert la canonnade, on vit, en un instant, les deux lignes tout entières en feu. La lutte s’engagea d’une manière terrible, surtout au centre. Les Anglais, qui avaient là trente et un vaisseaux contre seize, s’attachèrent avec fureur au pavillon amiral de France, et Tourville eut à soutenir le feu de cinq ou six vaisseaux à la fois. Pendant ce temps, l’arrière-garde anglaise, commandée par le vice-amiral Ashby, coupait la division Pannetier, qui tenait l'extrémité de l’arrière-garde française, et tournait le reste de cette arrière-garde. La flotte française semblait perdue. Par bonheur, la majeure partie de l’escadre d’Ashby s’obstina à poursuivre les quatre ou cinq vaisseaux de Pannetier, au lieu de se rabattre en masse sur le gros des Français : le commandant de l'arrière - garde française, Gabaret, tint tête, avec sa division, au reste de l’escadre d’Ashby, et la troisième division de larrièregarde se porta, sans commandement, au secours de Tourville. Elle était conduite par Coëtlogon, qui avait été vingt ans le frère d'armes, le matelot fidèle ‘ de Tourville. Coëtlogon voulait sauver son chef ou mourir avec lui. Sa vigoureuse attaque non -seulement dégagea Tourville, mais l’aida à faire plier l’escadre de lord Russel, si supérieure en nombre qu’elle fût encore. Un gros vaisseau anglais fut brûlé. Une brume épaisse, qui s’éleva, fit suspendre ou ralentir quelque temps le feu. Gabaret, avec la division de l’arrièregarde qui lui restait, en profita pour se replier derrière l’escadre de Tourville. La flotte francaise jeta l'ancre. L’escadre de lord Russel, n’en ayant pas fait autant, dériva et s’écarta un peu. Le gros de
L. Les vaisseaux qui combattent côte à côte sont les matelois l’un de l’autre,
l'escadre d’Ashby abandonnant, sur ces entrefaites, la poursuite de Pannetier, qui s'était retiré sur l'avant-garde française, revint jeter l'ancre derrière Tourville et Gabaret, et le feu reprit vivement sur ce point; heureusement, l’escadre de Russel ne put se rapprocher sur-le-champ pour écraser les Français entre elle et Ashby. Quant à l’escadre hollandaise, avec trente-six vaisseaux contre quatorze, elle était, depuis le commencement du combat, tenue en échec par l'avant-garde française, grâce à l’habileté avec laquelle le lieutenant-général d’Amfreville avait conservé le dessus du vent. Peut-être aussi les Hollandais se battaient-ils un peu mollement, par rancune de ce qu’on les avait, disaient-ils, sacrifiés à Beachy-Head. La nuit approchait : Ashby s’inquiéta de se voir séparé du reste des alliés : il résolut de rejoindre Russel et de s'ouvrir un passage entre les vaisseaux français. Il y réussit, mais en perdant un vaisseau, huit brüûtots et son contre -amiral Carter, qui avait à la fois promis à Jacques IT d'abandonner Guillaume et livré à Guillaume le secret du complot. Les Anglais renoncèrent, par cette manœuvre, à l'immense avantage de tenir leurs adversaires entre deux feux.
Cette grande journée se termina ainsi sans aucun désavantage pour ceux qui avaient combattu, à peine un contre deux. Les ennemis avaient perdu deux vaisseaux, les Français pas un seul. La nuit, la flotte française appareilla. Le 30 mai, au point du jour, Tourville rallia autour de lui trente-cinq vaisseaux. Les neuf autres s'étaient écartés, cinq vers La Hougue, quatre vers les côtes d'Angleterre, d’où ils regagnèrent Brest. S'il y avait eu un port militaire à La Hougue ou à Cherbourg, comme l'avaient voulu Colbert et Vauban, la flotte française restait sur sa gloire !
Il n’y avait aucun lieu de retraite sur toute cette côte. La flotte ennemie s’avançait au grand complet. Il était impossible de renouveler le prodigieux effort de la veille. Tourville et ses lieutenants décidèrent de passer le raz de Blanchard pour gagner une marée sur l'ennemi et retourner à Brest. On s’engagea donc dans ce raz où canal entre la côte de Cotentin et les îles d’Aurigni et de Guernesey. Le 31, au matin, vingt-deux vaisseaux sortirent du raz sans encombre et allèrent chercher un asile à Saint-Malo. La maree manqua aux treize derniers, retardés par leurs avaries.