‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 95 sur 341 · DESASTRE DE LA HOUGUE · texte numérisé non relu

DESASTRE DE LA HOUGUE

Ils voulurent mouiller ; le fond était mauvais; les ancres cassèrent; les courants ramenèrent les treize vaisseaux sous le vent des ennemis. Trois d’entre eux allèrent échouer à Cherbourg; l’un des trois était le magnifique vaisseau-amiral le Soleil-Royal, de cent six canons, que Tourville avait abandonné la veille pour transporter son pavillon sur un navire moins maltraité. Les dix restants, parmi lesquels était le nouveau vaisseau-amiral, doublèrent la pointe de Barfleur et mouillèrent le soir à La Hougue. Ils y furent joints par deux des cinq navires arrivés dès la veille dans cette rade. Les trois autres de ces cinq, n’ayant pas souffert, prirent la route du Nord et allèrent faire le tour des Iles Britanniques pour rentrer à Brest. Tourville jugea qu’il ne pouvait les suivre, sans livrer ses bâtiments dégréés et dépourvus d’ancres aux ennemis qui étaient déjà en vue. Il eût voulu jeter les canons à la mer, faire échouer les vaisseaux près de terre, les évacuer et les défendre avec des batteries côtières et des estacades, sous la protection des forts construits par Vauban à La Hougue. Le roi Jacques et le maréchal de Bellefonds, qui étaient sur la côte avec les troupes et les bâtiments de transport, s’y opposèrent, et Bellefonds promit cent chaloupes bien armées pour aider à défendre les vaisseaux. Il ne tint point parole : le roi et le maréchal perdirent trente-six heures sans tirer aucun parti des grandes ressources qu’ils avaient sous la main. Le ? juin, on apprit que les trois vaisseaux échoués à Cherbourg, assaillis par dix-sept vaisseaux et huit brülots anglais, avaient été incendiés après une héroïque résistance, et que deux des trois avaient sauté avec une partie de leurs équipages. Bellefonds consentit enfin à l'évacuation des douze vaisseaux; mais il était trop tard pour les amener près de terre : on sauva la plupart des équipages; Tourville fit, avec une quinzaine de chaloupes , une tentative désespérée pour sauver les bâtiments; mais que pouvait-il contre cent cinquante chaloupes et force brûlots, soutenus par toute la flotte ennemie? Les Angiais brülèrent, le 2 juin au soir, six vaisseaux échoués vers l'ilot de Tatihou et, le lendemain matin, les six autres, sous le fort de La Hougue. Les trois cents transports, destinés à l’'embarquement de l’armée jacobite et que le reflux laissait à sec sur Ja plage, furent préservés pour la plupart, comme l’eussent été proba- XIV. 14

blement les vaisseaux si Tourville avait pu suivre soninspiration. Jacques II avait raison de dire que sa malheureuse étoile faisait partout sentir autour de lui une maligne influence "; mais cette influence n’était que celle de son aveuglement et de son incapacité.

Tel fut ce désastre de La Hougue, qui a laissé parmi nous une si funèbre renommée et dont le nom retentit dans notre histoire comme un autre Azincourt ou un autre Créci. Des historiens ont été jusqu’à y signaler la destruction de la marine française. Les faits qui vont être exposés dans la suite de ce livre feront justice de eette assertion. La Hougue ne fut rien de plus qu’une revanche de Beachy-Head. Les Français n’y perdirent pas un vaisseau de plus que les alliés n’en avaient perdu deux ans auparavant, et les quinze vaisseaux détruits furent bientôt remplacés. La perte des Français ne dépassa pas dix-huit cents, hommes tués ou hors de combat; les Anglais en perdirent davantage, sans compter les Hollandais. Les idées exagérées qu'on se fit de cette catastrophe tinrent à deux causes : d’abord, à l’effet produit sur l’imagination d’un peuple tellement habitué à vaincre, qu’une défaite lui semblait un phénomène monstrueux, et, plus tard, à la décadence maritime qui fut amenée par des causes administratives et nullement par des causes militaires ?.

L’admiration exprimée par les marins ennemis pour les marins français # était déjà une compensation morale de notre revers. La guerre continentale offrit une compensation plus positive. Guillaume ITT ne fut pas si heureux que ses amiraux.

Guillaume , arrivé d'Angleterre à La Haïe dès le mois de mars, avait débuté par une mesure politique importante. L'Espagne, voyant que les Pays-Bas catholiques recommençaient à s’en aller par lambeaux, les offrait, pour ainsi dire, à qui pourrait les défendre; elle en avait offert le gouvernement à Guillaume lui-

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