ERREURS SUR LA HOUGUE
même. L’héritier de Philippe IT offrait la Belgique au descendant de Guillaume le Taciturne! Guillaume refusa; l'administration d’un pays catholique lui eût causé d’immenses embarras; il fit reprendre le dessein concerté, en 1685, entre les deux branches de la maison d'Autriche et confier la Belgique à l’électeur de Bavière : on établissait ainsi l'Allemagne en Belgique contre la France. Guillaume et l'électeur de Bavière se mirent en devoir d’assembler une grande armée dans le Brabant. Les alliés furent encore une fois prévenus, et les Français furent encore en mouvement les premiers, quoique beaucoup plus tard que l’année précédente : la perte de Louvois commençait à se faire sentir, et madame de Maintenon, qui eût voulu que le roi n’interrompit jamais les habitudes de leur vie commune et renoncçât à la vie des camps, avait du moins obtenu que Louis emmenât les dames, arrière-garde fort gênante à la guerre. Dans la nuit du 24 au 25 mai, plusieurs corps de troupes françaises investirent Namur. Le 26, le roi arriva au camp, laissant les dames à Dinant. Louis prit le commandement du siége avec cinquante et quelques mille hommes, dont environ vingt-trois mille cavaliers. Luxembourg, posté sur la Mehaigne, couvrit le siége avec une armée supérieure de dix mille hommes à celle du roi et qui comptait plus de trente mille cavaliers. On n’avait jamais vu, dans nos armées modernes, de si énormes masses de cavalerie. Namur et ses deux forteresses étaient défendus par plus de neuf mille soldats. Du 29 au 30 mai, la tranchée fut ouverte devant la ville : dès le 5 juin, la ville capitula; elle est commandée par les collines des deux bords de la Meuse et n’était pas très-fortifiée : on ne l’avait pas bombardée. Toute l'énergie de la résistance se concentra dans les deux forteresses assises sur les rochers entre Sambre et Meuse et séparées de la ville par la Sambre. Un de ces forts, celui de l'Ouest, appelé le Fort-Neuf ou Fort-Guillaume, n'avait été bâti que l’année précédente par le célèbre ingénieur hollandais Coëhorn, qui le défendit en personne contre Vauban. Ce fut un des beaux spectacles de l’histoire militaire que de voir ‘aux prises les deux premiers ingénieurs de l'Europe.
Guillaume III s’avança, sur ces entrefaites, pour tâcher de secourir les forteresses. Bien qu’il lui manquât encore une partie
de ses auxiliaires allemands, ses forces étaient d'environ soixantedix mille hommes; mais Luxembourg, renforcé par un gros détachement de l’armée du roi, lui barra le passage avec quatre-vingt hille combattants, dont moitié de cavalerie. Il lui eût fallu d’abord franchir la petite rivière de Mehaigne en présence de Luxembourg, puis passer la Sambre, entre l’armée de Luxembourg et celle du roi : c’eût été courir à une perte certaine. Il le sentait et ne tenta rien de sérieux. Pendant ce temps, l’armée du roi, malgré des pluies torrentielles, pressait vivement le Fort-Neuf, qui fut réduit à se rendre le 21 juin : l'immense artillerie que dirigeait Vauban était irrésistible. Coëhorn sortit blessé de son fort, avec seize cents hommes qui lui restaient et les honneurs de la guerre. Les ouvrages extérieurs du Vieux-Château, situé entre le Fort-Neuf et la ville, furent emportés d'assaut quelques jours après, et le Vieux- Château capitula le 30 juin. Il en sortit deux mille cinq cents hommes : le reste de la garnison avait péri‘.
La conquête de Namur assurait à la France ce grand angle dont la Sambre et la Meuse forment la pointe en se réunissant à Namur, et qui joue un rôle si important dans les guerres des Pays-Bas. Par Namur, on menaçait à la fois Bruxelles, Liége et Maëstricht.
Il semblait que Louis XIV ne dût pas se contenter de ce succès : Namur et ses forts occupés, Louis restait à la tête de cent mille combattants; il pouvait marcher droit à Guillaume et le forcer ou de recevoir la bataille ou de se retirer sur Bruxelles en abandonnant Charleroi aux Français. Cette conquête eût complété celle de Namur; mais l’armée avait beaucoup souffert du mauvais temps et du manque de fourrages : Louis répugnait plus que jamais « à se commettre à un grand événement ? ; » il jugeait d’ailleurs nécessaire de détacher des troupes sur les côtes pour prévenir les entreprises des vainqueurs de La Hougue et voulait renforcer son armée d'Allemagne pour la mettre en état d'agir outre Rhin: il craignait que les Turcs ne fissent la paix si la France n’opérait une diversion un peu notable en Allemagne. Il retourna donc à Ver-
1. Relation de Louis XIV, dans ses OŒuvres, t. IV, p. 341. Cette relation paraît avoir été écrite dans la première ivresse d’orgueil inspirée par le succès. — Saint- Hilaire, t. Il, p. 473-523. — Quinci, t. II.