Flassan, t. V, p. 187-196. — Garden, t. II, p
Ce n’était plus Amelot qui avait souscrit ces importantes conventions comme ministre des affaires étrangères. Madame de Châteauroux avait brisé cet instrument passif de Maurepas, son ennemi, en faisant intervenir le roi de Prusse en personne ; elle avait inspiré à Louis, à l'égard de Frédéric, une émulation dont on ne l’eût pas cru capable, et Louis avait signifié qu’il conduirait désormais lui-même ses affaires extérieures. Il prétendit se passer de ministre des affaires étrangères comme de premier ministre. Toujours indifférent à la poésie, aux grandes œuvres d'art, à toute chose idéale, il avait fini par étudier, avec une certaine curiosité plutôt qu'avec un intérêt sérieux, les sciences exactes, l’histoire, la géographie politique, et surtout la diplomatie ; il entendait donc passablement ses affaires: quant à les faire, c’est autre chose; son indécision et sa paresse rejetèrent bientôt le fardeau de la diplomatie sur le vieux Noailles, qui n'élait rien moins que paresseux, mais qui était presque aussi indécis que le roi. Tout flotta et traina, quand il eût fallu tout serrer avec vigueur.
Frédéric, qui ne voulait pas se déclarer sur-le-champ, eût souhaité que les Français ouvrissent la campagne par une attaque contre la Souabe autrichienne; mais, lorsque le traité du 5 juin fut signé, les opérations militaires étaient commencées fort loin de là, d’après des plans préparés depuis l'année précédente, La menace de descente en Angleterre avait fait rappeler dans cette île douze mille Anglo-Bataves détachés de l’armée des Pays-Bas : on mit à profit cet affaiblissement de l'ennemi; on signifia aux États- Généraux que la participation des Hollandais à la guerre offensive contre la France dégageait le roi de tout engagement relatif à la neutralité des Pays-Bas Autrichiens, neutralité que, d’ailleurs, les États-Généraux ne garantissaient même pas à Ja France. La principale armée française, forte de quatre-vingt mille hommes, entra en Flandre à la mi-mai : le roi en personne la commandait, accompagné du maréchal de Noailles et du comte Maurice de Saxe, qui venait de recevoir le bâton de maréchal , malgré sa qualité de protestant. Cette victoire sur l'intolérance , contradiction étrange avec le redoublement des persécutions contre les réformés français, était due en grande partie à Noailles
La [1744] GUERRE DE FLANDRE ET DU RHIN. 269 et avait coûté beaucoup au roi, plein de petits préjugés et de petites superstitions : Noailles avait fait comprendre à Louis la supériorité militaire de cet étranger et la nécessité de l’attacher définitivement à la France, si dépourvue de généraux !
Les ennemis ne purent rassembler à temps des forces sufisantes pour arrêter les premiers succès des Français en Flandre. On attaqua entre la Lis et la mer : Courtrai fut à peine défendu (18 mai); Menin fut pris le 5 juin; Ypres, le 25; Furnes, le 11 juillet. Les nouvelles du Rhin arrêtèrent ces faciles conquêtes. L'armée chargée de défendre le Rhin ne comptait guère moins de soixante mille hommes, en y comprenant les Bavaroïs, sortis d’une neutralité que l'Autriche n’avait pas respectée; elle n’était pas fort inférieure à l’armée autrichienne du prince Charles et du feld - maréchal Traun; mais c’était le vieux Coigni qui la commandait, et il avait pris de mauvaises dispositions : au lieu de couvrir avant tout l'Alsace , il s'était étendu vers Worims, en chargeant le maréchal bavarois Seckendorf de veiller sur le Rhin entre Spire et la Lauter. Les Bavarois, abattus par la misère, divisés entre eux, veillèrent si mal, que les Hongrois et les pandours surprirent le passage près de Germersheim (30 juin). Un corps français accourut au secours des Bavarois : il était temps encore de rejeter dans le fleuve l'avant-garde ennemie : Seckendorf refusa d’attaquer et suscita dès lors des soupçons de trahison que la suite devait justifier. Le gros de l'armée ennemie passa, entra en Alsace et enleva Lauterbourg et Weissenbourg. Coigni, près d’être coupé d'avec l'Alsace, s’ouvrit le passage en reprenant Weissenbourg d’un coup de main, mais ne put s'y maintenir et se replia sur la Moter, puis sur Strasbourg. Les partis hongrois, croates et raitzes inondèrent la Basse-Alsace et pénétrèrent en Lorraine : Je roi Stanislas dut quitter Lunéville pour n'être point exposé à tomber dans leurs mains ; la France du xvin® siècle était entamée par une invasion de barbares.
Dès qu’on sut l'entrée des ennemis en Alsace, le roi partit avec Noailles et vingt-cinq à trente mille hommes pour aller secourir les provinces de l’est : le reste de l’armée de Flandre, fort d’environ quarante-cinq mille hommes, fut laissé au maréchal de Saxe, afin de couvrir les nouvelles conquêtes et la frontière du nord
contre les Anglais et leurs alliés, qui étaient enfin parvenus à rassembler dans les Pays-Bas près de soixante-dix mille combattants. Le passage du Rhin par les Austro-Hongrois eut un autre contrecoup en Allemagne. Louis XV, arrivé le 4 août à Metz, y reçut une très-belle lettre de Frédéric IE, qui lui annonçait qu’il entrerait en campagne au milieu d’août et serait devant Prague à la fin du mois : la peur que la France ne traitât avec l’Autriche et ne permit à Marie-Thérèse de reprendre la Silésie, avait décidé Frédéric à éclater plus tôt qu’il n'avait promis; son armée et ses finances étaient rétablies par deux ans de repos ; il put conduire quatre-vingt mille soldats en Bohême et en laisser près de quarante mille à la garde du Brandebourg et de la Silésie. Des bruits de victoire arrivèrent en même temps des Alpes, où les Franco- Espagnols, commandés par l’infant don Philippe et le prince de Conti, après avoir essayé en vain de pénétrer en Piémont par les montagnes de Nice, s'étaient reportés vers les Alpes dauphinoises et avaient enlevé d'assaut, sur le roi de Sardaigne en personne, les barricades formidables des gorges de la Stura et les retranchements de Château-Dauphin (18-19 juillet) : ces succès étaient dus en grande partie au brave Chevert, qui avait si bien assailli et si bien défendu Prague.
Paris, Versailles, toute la France, s’attendaient à apprendre que les Autrichiens avaient payé chèrement leur audace, quand une tout autre nouvelle éclata comme un glas funèbre : « le roi est malade! le roi se meurt! » Louis, qui vivait d’une facon trèsintempérante, avait été, en effet, pris d’une fièvre putride à la suite d’une indigestion ‘, Le mal, déclaré presque aussitôt après l’arrivée du roi à Metz, allait croissant de jour en jour; le 12 août, Louis parut en danger; une lutte obstinée s’engagea entre sa maîtresse, qui l'avait suivi, et son favori, le duc de Richelieu, d'une part, et, de l’autre, le premier aumônier Fitz-James, évèque de Soissons, soutenu par les princes du sang, par les dévots de la cour et par la clameur publique. Le rigide aumônier exigeait impérieusement le renvoi de la concubine du roi avant d'accorder au malade les secours de la religion : le confesseur
1. Frédéric I, Hist. de Mon Temps, t. Il, p. 92. — Suivant Voltaire (Hist, de la Guerre de 1741, t. II, p. 45), un coup de soleil aurait été l’origine de la maladie.
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