‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 156 sur 327 · MALADIE DU ROL · texte numérisé non relu

MALADIE DU ROL

jésuite se cachait derrière l’'aumônier janséniste, satisfait que ce sévère devoir fût rempli, mais le fût par un autre. La peur de la mort et de l'enfer vainquit : le 14-août, madame de Châteauroux et sa sœur de Lauraguais eurent ordre de se retirer à cinquante lieues de la cour : elles quittèrent Metz au milieu des imprécations populaires; le peuple ne voyait en elles que des types d’adultère et d’inceste, et ne savait pas que ce roi, dont il déplorait le péril, ce roi, victime, disait-on, des fatigues endurées pour le salut de son royaume, ne devait le peu qu'il avait enfin montré d’ardeur qu’à l’une de ces femmes qu’on rendait responsables de ses vices et de son inertie passée.

Des scènes étranges avaient lieu, sur ces entrefaites, à Paris et dans tout le royaume. Versailles, puis Paris, avaient été réveillés une nuit en sursaut par la nouvelle que la reine partait précipitamment pour aller joindre son mari mourant. Pendant plusieurs jours, « Paris, hors de lui-même, » dit Voltaire, « ne connut plus le temps ni du sommeil, ni de la veille, ni des repas: » la foule assiégeait les maisons de tous les hommes en place, pour interroger les courriers dépèchés de Metz d'heure en heure, ou s'entassait, avec des sanglots et des cris, dans les églises toujours ouvertes. Il y eut des gens qui tombèrent malades de saisissement. « Les pauvres donnaient aux pauvres, en leur disant : Priez Dieu pour le roi! ils portaient au pied des autels l'argent qu'ils recevaient. » Le peuple ne cessait de répéter : « S'il meurt, c’est pour avoir marché à notre secours! Il meurt au moment où il se réveillait, où il allait devenir un grand roi! » Le 15 août, Louis avait recu les derniers sacrements, et la médecine ordinaire avait abandonné : un empirique lui fit avaler une énorme dose d’émétique, qui le bouleversa et le sauva. Quand on sut, le 19 août, à Paris, qu'il était hors de danger, la joie publique fut aussi passionnée que l'avait été la douleur : on s’embrassait dans les rues avec des cris d’allégresse; il n’y eut pas une confrérie d’artisans qui ne fit chanter son Te Deum. Cela se répéta dans toutes nos villes : les États de Bretagne se signalèrent en faisant ériger sur une place de Nantes une statue de Louis XV par le célèbre sculpteur Lemoine. Un poëte de carrefour, Vadé, le chantre des poissardes, s’avisa de surnommer le roi Louis le Bien-Ainé :

toute la France adopta ce surnom sans se soucier de l'origine,

Jamais le peuple de France n'avait témoigné d’une façon plus touchante la bonté de son cœur, sa facilité à croire en ses chefs, à leur avoir une reconnaissance infinie du moindre effort. Déjà, sous la Régence, ure maladie qui avait frappé l'enfance de Louis XV avait provoqué les démonstrations les plus émouvantes. L'imagination populaire se rattachait à ce fils du malheureux duc de Bourgogne comme à un idéal; un peu refroidie par une bien longue attente, elle avait repris feu à la première apparence de vie morale chez le héros de son roman. Le langage des manifestes et des proclamations, qui prêtaient au roi les maximes de philanthropie dictées par l'esprit du siècle, y avait beaucoup contribué. Louis se rendit justice par son étonnement. « Qu’ai-je fait pour être aimé ainsi?? » s'écria-t-il. Et ce fut tout! Un autre eût passé le reste de sa vie à sc rendre digne de cette récompense donnée avant d’avoir été gagnée, L’illusion devait se dissiper avec une rapidité terrible, et pour ne plus revenir. La France était comme une épouse, qui, à la veille d’un divorce éternel, s’efforce de rappeler un cœur ingrat par un dernier élan de tendresse. Le long mariage de la patrie avec le roi capétien, avec l’État incarné, allait se dissoudre : nous venons de voir une chose solennelle, le dernier élan monarchique de Paris!

La maladie du roi avait eu de fâcheuses conséquences militaires : la préoccupation où était Noailles réagit sur les mouvements de l’armée; les troupes de Flandre, qui débouchèrent en Alsace par les gorges de Willer et de Sainte-Marie-aux-Mines, devaient opérer leur jonction avec l’armée de Coigni vers le 13 août, au nord de Strasbourg; cette jonction n'eut lieu que le 17. La cour de Vienne, qui voyait l'orage prêt à fondre du Brandebourg sur la Bohème, avait déjà expédié au prince Charles l’ordre de battre en retraite; les deux vieux maréchaux, très -supérieurs à l'ennemi, eussent pu changer cette retraite en un grand désastre; mais ils poussèrent les Autrichiens avec tant de mollesse, que ceux-ci dérobèrent une marche et rcpassèrent presque sans perte les

1. Voltaire, Siècte de Louis XV, ch. x11, et Hem. Pour servir à la vie de Voliaire, par

lui-même.

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