GÊNES. CHUTE DE D’ARGENSON
diplomatique sur un autre point qui ne lui tenait guère moins au cœur. Il remariait le jeune dauphin, tout récemment veuf d’une infante d’Espagne, à une fille de l'électeur de Saxe, roi de Pologne : c'était le premier pas vers son but, relever la Pologne par ce qui avait été l’instrument de sa décadence, par la maison de Saxe (décembre 1746). Au moment même de ce succès, il fut sacrifié à la rancune de la cour d’Espagne et aux intrigues de Noailles et de Maurepas (7 janvier 1747). Le roi, durant l’ambassade de Noaïlles en Espagne, avait correspondu avec l’ambassadeur à l’insu du ministre : le roi commençait à prendre l'habitude de conspirer contre ses ministres et d'entretenir une double diplomatie, l’une officielle, l’autre secrète, faisant, lui, roi absolu, par faiblesse, var fausseté, par un puéril esprit d’intrigue, ce qu'ont fait par position certains rois constitutionnels. Le sage el vertueux d’Argenson n’était point à sa place dans le cabinet de Louis XV, et l’on doit s'étonner, non point qu’il ne soit pas resté aux affaires, mais qu’il ait pu y paraître. La tradition nationale disparut avec lui du gouvernement'. Nous avons apprécié ses plans sur l'Italie et la Pologne : ses vues, quant à l'Angleterre, à l'Allemagne et à la Hollande, n'étaient pas moins sages ni moins françaises : faire comprendre à l’Europe l'intérêt qu’elle avait à ne pas subir la domination commerciale et maritime de l’Angleterre; ramener la Hollande à l'alliance française ; abaisser l’Autriche en s'appuyant sur la Prusse et tâcher d’enlever la Bohème à l'Autriche. Il avait embrassé, d’une vue ferme et lumineuse, l’ensemble de l’Europe : personne, dans le ministère, n’hérita des larges plans de cet homme, que les beaux esprits de la cour appelaient d'Argenson la bête, parce qu’il n’avait que les qualités nécessaires et qu'il lui manquait les qualités accessoires, indispensables dans un pareil temps, l'élégance raffinée dans la parole et dans les manières, l'agrément et le liant dans l'esprit, la résignation à perdre son temps et à sacrifier une part de soi-même à ce monde frivole. La Pompadour et Noailles le firent remplacer par un ministre insignifiant, M. de Puisieux.
Il y a des temps où les hommes semblent manquer aux desti-
1. Du gouvernement officiel ; car nous verrons un effort, trés-digne de remarque, se produire précisément dans l'ombre de la diplomatie secrète.
nées d’un peuple; d’autres où les hommes se manifestent et sont paralysés par l'incapacité et l’indignité des gouvernants, spectacle plus douloureux encore et qu'offre dans notre histoire le règne de Louis XV. On a vu tomber, à Versailles, deux ministres dignes de conduire la politique de la France : on va voir, aux extrémités du monde, apparaître en vain des héros capables de donner à leur patrie l'empire des mers et de l'Orient. Les affaires maritimes et coloniales, à partir de l’époque où ce récit est parvenu, présentent un intérêt plus puissant et plus poignant que les affaires mêmes de l’Europe.
Maurepas et ses bureaux avaient montré quelque activité pour armer et pour tirer parti du peu de ressources qui restaient à la marine‘, mais sans aucunes vues sérieuses et sans aucun jugement dans le choix des hommes. Ainsi, la flotte expédiée en Amérique, de 1740 à 1741, pour protéger les Espagnols, avait cruellement souffert de l'ignorance d’un marin de cour travesti en vice-amiral du ponant, le marquis d’Antin. En 1744, au contraire, l’escadre de la Méditerranée avait été confiée à un officier expérimenté, au vieux lieutenant-général de Court : il fit trèsbien son devoir à la bataille navale de Toulon, et on le révoqua par déférence pour les plaintes injustes des Espagnols! Le ministère français allait de faute en faute ?. Les Anglais en surent profiter. En 1745, les colonies anglaises du continent américain, qui
1. Is ne dépassérent pas trente-cinq vaisseaux de ligne : l'Angleterre, suivant Voltaire {Siècle de Louis XV, ch. xxvi1), en eut jusqu’à cent trente, qu’à la vérité elle ne pouvait armer et garnir d’équipages tous à la fois.
2. L’injustice et la légèreté de Maurepas venaient de faire avorter les efforts héroïques d’un officier canadien, M. de Varenne La Vérendrie, pour pénétrer du Canada, par l’intérieur des terres, jusqu’au Grand Océan du nord-ouest et résoudre le probléme de la jonction ou de la séparation des deux continents américain et asiatique, La Vérendrie espérait trouver, dans le vaste intervalle qui sépare le bassin du Saint-Laurent de celui du Mississipi, quelque grande rivière qui, coulant dans la direction opposée à ces deux fleuves, le conduirait à l'Océan qui regarde la Chine. Encouragé par le gouverneur du Canada, Beauharnais, qui lui donna, à défaut de subside direct, le privilége de la traite dans ces régions inconnues (1731), il s’avança d’abord jusqu’au lac Ouinipigon, à cinq cents lieues de nos établissements ; arrivé là, il réclama les secours directs du ministre de la marine. On les lui refusa (1733-1735), Il poursuivit à ses frais, avec ses quatre fils et son neveu, sa Courageuse entreprise, Un de ses fils fut massacré par les sauvages; son neveu mourut; le père et les trois fils restants persévérèrent. Après avoir tenté diverses routes avec des efforts inouïs, ils ne rencontrèrent pas la grande rivière coulant à l’ouest, qu'avait
[1745-1746] LOU;SBOURG PERDU. 303
prenaient un essor toujours croissant, organisèrent une expédition contre l’Ile-Royale ou du Cap-Breton, colonie dans laquelle l'Amérique française cherchait quelque dédommagement de la perte de Terre-Neuve et de l’Acadie. Six mille soldats et volontaires, partis de Boston, débarquèrent devant Louisbourg, place qui avait coûté 30 millions à fortifier depuis 1720 et qui était le boulevard extérieur du Canada et le point d’appui de la grande pêche française. Le désordre régnait dans Louisbourg : les administrateurs de la colonie malversaient et ne payaient pas la garnison; les soldats exaspérés refusaient le service. Les Anglo- Américains, à la faveur de cette confusion, s’emparèrent d’une grande batterie qui protégeait le port et qu’ils tournèrent contre la ville. Louishourg se rendit après cinquante jours de siége (juin 1745) et les Anglais transportèrent à Brest la garnison et les habitants expatriés *. L’ennemi, complétement maître du golfe du Saint-Laurent, s’apprèta à envahir le Canada, qu’il cernait par terre et par mer. Au printemps suivant, Maurepas envoya une escadre de dix vaisseaux, avec des transports et des troupes, défendre le Canada et tâcher de recouvrer Louisbourg : il la remit au duc d’Enville, vice-amiral du Levant, qui était parvenu au plus haut grade de la marine sans avoir servi ailleurs que sur les galères de la Méditerranée. D'Enville jeta son escadre au sud des Açores, où la retint un long calme : la disette d’eau, la mau-
espérée le père, mais deux des fils, en remontant le haut Missouri, découvrirent, en 1743, les Montagnes Rocheuses. Ils ne purent franchir cette redoutable barrière qui les séparait de l'Océan occidental, et leur père, écrasé de dettes, sans secours, sans aucun encouragement de l'État, revint à Québec et rendit sa commission au gouverneur.
Le gouverneur Beauharnais et son successeur La Galissonnière, à force de représentations, arrachèrent enfin à Maurepas une demi-justice. Les La Vérendrie se remirent en campagne (1748); mais le père, épuisé, mourut au moment où il allait reprendre la direction de l'expédition. Un nouveau gouverneur du Canada, La Jonquière, dépouilla les fils de l'héritage qu'ils avaient payé de leurs sueurs et de leur sang, et livra l’entreprise, dans un but de trafic cupide, à ses favoris, qui la perdirent. Les Français ne dépassèrent pas les Montagnes Rocheuses : l’expédition russe de Behring eut l'honneur de résoudre la question de la séparation des continents, et la découverte et la conquête de l’Orégon furent réservées aux Anglo-Américains. P. Margry ; les La Varenne de La Vérendrie; Moniteur des 14-15 septembre 1852.
1. Voltaire assure que deux vaisseaux de la Compagnie des Indes et un vaisseau espagnol, qui vinrent se livrer par mégarde aux Anglais, maîtres de Louisbourg, portaient vingt-cinq millions de valeurs. Siècle de Louis XV, ch. XXVIHI.
vaise qualité des vivres, firent naître un scorbut terrible dont on ne put arréler les ravages : on arriva enfin au Canada dans un état déplorable; d'Enville mourut de l'épidémie avec près de huit mille marins et soldats, et trois des principaux bâtiments furent enlevés par les Anglais au retour. Le gouverneur du Canada, La Galissonnière, réussit toutefois à repousser les attaques des Anglais, grâce au courage des colons français et à la sympathie des peaux rouges.
Les tentatives des Anglais contre la Martinique et contre nos autres Antilles furent moins heureuses que l'expédition de Louisbourg, et quarante corsaires armés à Saint-Pierre (Martinique) vengérent sur le commerce britannique les pertes que la navigation française essuyait dans la mer des Antilles et ailleurs. Un convoi de quarante vaisseaux marchands, parti de la Martinique, avait été pris ou détruit aux trois quarts en octobre 1745, et deux vaisseaux de ligne, qui l'escortaient, avaient succombé en le défendant. Les Anglais, à leur tour, perdirent dans ces mers neuf cent cinquante vaisseaux et barques valant 30 millions. De beaux combats partiels, soutenus à force inégale, attestèrent que notre marine n’était dégénérée que dans les chefs infligés à nos escadres par un pouvoir insensé!.
Des dédommagements plus éclatants nous étaient offerts aux Indes-Orientales, malgré le gouvernement et la Compagnie des Indes, quisemblaient s'entendre pour tout perdre. On à déjà nommé plus haut ? les deux hommes extraordinaires qui dirigeaient alors les intérêts français dans le haut Orient, La Bourdonnais et Dupleix. Il est nécessaire de rappeler ici leur origine et leurs travaux d'avant la guerre. Mahé de la Bourdonnais était né en 1699 dans la patrie de Duguai-Trouin, dans ce Saint - Malo si fécond en marins héroïques, d’une famille d’armateurs *, qui l’envoya dans la nier du Sud dès l’âge de dix ans. Entré au service de la
1, Sainte-Croix, Hist. de la Puissance navale de l'Angleterre, t. IT, p.212. —L. Guérin, Hist. maritime de France, t. Ichav — Smollett, contin. de Hume, 1. XIX.