PROCÈS DE LA BOURDONNAIS
Dupleix devait avoir auparavant plus d’un jour de splendeur. Aussitôt après le départ de La Bourdonnais, le nabab de Carnatic avait sommé les Français de lui remettre Madras. Telle n’était pas l'intention de Dupleix. Le nabab, n’obtenant point de réponse satisfaisante, envoya son fils, avec dix mille hommes, assiéger la ville. Quelques centaines de Français mirent ce corps d'armée en pleine déroute. C'était la première fois que les Européens en venaient aux mains avec les Mogols, jusqu'alors respectés de tous les colons comme les maîtres de l’Inde. L’effet moral fut grand. Dupleix poursuivit ses desseins. Il déclara nulle la capitulation de Madras, chassa les colons anglais, invita les commerçants et artisans des diverses races orientales qui habitaient Madras à venir s’établir à Pondichéri, rasa la ville indigène et augmenta les fortifications de la ville anglaise‘. Il voulut ensuite achever d’expulser les Anglais du Carnatic. Le nabab vint au secours du fort anglais de Saint-David (ou Goudelour), et les Mogols et les Anglais réunis parvinrent à repousser l'attaque. Dupleix regagna le nabab par les négociations et l'argent; mais le retour de l’escadre anglaise, renforcée, obligea de lever une seconde fois le siége de Saint-David {décembre 1746-mars 1747).
L'infériorité navale était la principale cause qui arrêtait les progrès de Dupleix. La marine royale française ne se montrait pas dans l'Inde. L'année 1747 voyait consommer sa ruine dans d’autres parages, et sa faiblesse numérique achevait l'œuvre commencée par l'incapacité de ses amiraux de cour. Au mois de mai, le chef d’escadre La Jonquière, chargé d’escorter, avec cinq vaisseaux de ligne, un riche convoi marchand , fut rencontré, à la hauteur du cap Finistère (Galice), par seize vaisseaux de ligne anglais que commandait l’arniral Anson. Il sauva la plus grande partie de la flotte marchande par l’opiniâtreté de sa résistance, mais il fut
le vaisseau d’un ennemi qui ne cherche qu'à me muire, mais comme s’il avait appartenu à mon propre frère. » Lettre de Dupleix, communiquée par M. P. Margry, d’après les papiers de la famille Dupleix. Malheureusement, les accusations de Dupleix étaient plus fondées que celles de son rival, et La Bourdonnais fit, avant de mourir, un mal immense par les préventions qu’il répandit contre Dupleix et ses projets dans les bureaux du ministère et, de la Compagnie.
1. Toutes les villes coloniales de l’Inde se divisaient en ville blanche ou européenne et en ville noire ou indigène.
forcé de se rendre avec ses vaisseaux de guerre et sept navires de la Compagnie qui avaient pris part à l’action. Quelques semaines après, une flotte marchande de quarante bâtiments, venant de Saint-Domingue, fut enlevée par les Anglais sur ces mêmes côtes de Galice. Dans le courant d’octobre, un nouveau combat se livra presque au même lieu et dans les mêmes circonstances que celui du mois de mai. Le chef d’escadre L’Estenduere escortait, avec huit vaisseaux de ligne, deux cent cinquante-deux voiles marchandes : il fut attaqué par l'amiral Hawke, à la tête de vingt-trois vaisseaux. L’Estenduere fut, non pas plus brave, mais un peu moins malheureux que La Jonquière : il sauva tout son convoi, perdit six de ses vaisseaux de guerre et se fraya une glorieuse retraite avec les deux dermers, grâce au dévouement d’un capitaine, qui, pouvant gagner le large, était venu joindre son chef à travers la flotte ennemie, pour le sauver ou pour périr avec lui !. à
Maîtres des mers, les Anglais se préparèrent à venger leurs affronts dans l'Inde. De 1747 à 1748, ils y expédièrent des forces telles que l’Europe n’en avait point encore montré dans le Haut- Orient. L’amiral Boscawen, après avoir reconnu impossibilité d'attaquer l'Ile-de-France, quoique veuve de La Bourdonnais, se présenta sur la côte de Coromandel au commencement d'août 1748, avec trente navires armés, dont treize de haut bord, et y débarqua un gros corps de soldats et de matelots exercés aux armes. Quatre à cinq mille Européens et de nombreuses bandes indigènes, soulevées par les Anglais, marchèrent sur Pondichéri. Dupleix était en mesure de les bien recevoir, à la tête de quatorze cents Français et de deux mille cipayes ou Indiens de caste guerrière, dressés à l’européenne : c’était encore là une des créations de son génie; il avait compris tout le parti qu’un conquérant européen pouvait tirer de la bravoure et de la docilité des kchatryas, seul élément guerrier conservé au milieu de races amollies. Paradis, l'officier qui avait le plus contribué à la prise de Madras, ayant été blessé mortellement au commencement du siége, Dupleix dirigea en personne la défense et y reçut une blessure.
1. Sainte-Croix, t, IL. p. 214. — Smollett, contin. de Hume, liv. XX.
[1748] DÉFENSE DE PONDICHÉRI. 315
Sa femme le seconda d’une manière admirable : elle le mettait au courant de toutes les démarches des ennemis par les nombreux agents indigènes qu’elle entretenait jusque dans leur camp; elle bravait tous les dangers à ses côtés, soutenant officiers et soldats par des propos « dignes de l’ancienne Rome ». Une bombe éclata à quatre pas d'elle. Ces généreux efforts furent couronnés de succès. Les attaques du côté de terre furent repoussées avec grande perte : le bombardement, du côté de la mer, ne réussit pas mieux; la mousson du nord, si funeste naguère à La Bourdonnais, arrivait et obligeait la flotte ennemie à la retraite; le siége fut levé le 18 octobre, trop tard encore; plusieurs vaisseaux anglais périrent comme avaient fait ceux de La Bourdonnais.
L'Inde entière retentit de ce grand échec des Anglais : les nababs de la péninsule, le soubahdar (vice-roi) du Dekhan, leur suzerain, le Grand-Mogol lui-même, félicitèrent le vainqueur : l’ascendant de Dupleix l’emportait. L’heureux défenseur de Pondichéri put travailler dès lors, avec autant de génie que de persévérance, à s'assurer une base territoriale qui le mit, autant que possible, à l’abri des chances de la guerre maritime 1
Il faut maintenant retourner en Europe et voir comment on y dirigeait cette France, dont l'honneur était si énergiquement soutenu au bout du monde.
On avait manqué, au commencement de 1746, l’occasion de faire la paix, ou, tout au moins, d'enlever la Hollande à la coalition : au mois de septembre de la même année, des conférences s’ouvrirent à Breda entre la France, l'Angleterre et la Hollande. Le patriciat bourgeois qui gouvernait la Hollande, et qui se sentait de plus en plus menacé par la faction stathoudérienne à mesure que les armes françaises se rapprochaient des Provinces-Unies, sou haitait sincèrement la paix : Louis XV, et surtout sa maîtresse, déjè très- puissante, y inclinaient fort, il n’en était pas de même des Anglais ; leur envoyé ne voulut entamer à fond aucune discussion, avant que l’on n’eût appelé au congrès des ministres autrichiens
1 Notes communiquées par M. P. Margry, d’après les papiers de la famille Dupleix. — Mém. de La Bourdonnais. — paint-Priest. — Sainte-Croix, t. II, p. 231. — Barchou de Penhoën, t. I, liv. IV,
et piémontais; il s:mblait naturel que les Anglais ne négociassent pas sans leur alliée, l'Autriche ; cependant le seul moyen de s’entendre sur les préliminair:s eût été de les traiter sans l'Autriche et sans l'Espagne. Cette difficulté arrêta tout et, le 17 avril 1747. une déclaration royale annonça que, pour arrêter ou prévenir les effets de la protection que les Etats-Généraux accordaient aux troupes de la reine de Hongrie et du roi d'Angleterre, le roi de France se trouvait obligé de faire entrer son armée sur le territoire de la république, « sans rompre avec elle »; que ses troupes observeraient la plus rigoureuse discipline et que les places ct pays occupés seraient restitués aux Provinces-Unies, dès qu’elles auraient donné la preuve qu’elles renonçaient à secourir les ennemis de la couronne de France!
Cent vingt mille combattants avaient été placés sous les ordres de Maurice de Saxe. Le jour même où parut l& déclaration du roi, le comte de Lowendahl, avec un gro corps détaché de cette armée, se jeta sur la Flandre hollandaise. L’Écluse, Ysendick, le Sas-de-Gand, les forts de Philippine, de la Perle et de Liefkenshoëk, Hulst, Axel, Sandberg, toutes ces forteresses devant lesquelles s'étaient brisées autrefois les armées de l'Espagne et qui avaient arrèté Vauban lui-même, tombèrent en moins d’un mois : délabrées, mal garnies (la plupart des troupes de la république avaient été prises par les Français dans les places des Pays-Bas autrichiens), elles ne purent être secourues par la nombreuse armée des alliés, qui s’était rassemblée dans le Brabant hollan- dais, mais que contenait le maréchal de Saxe 2. Seulement, une escadre anglaise aida la flotte assez faible des Provinces-Unies à prévenir un débarquement des Français en Zélande.
Le contre-coup politique de ces succès militaires justifia l’opposition qu'avait toujours faite le marquis d’Argenson à tout projet d'attaque contre la Hollande. Le vieux parti stathoudérien, soutenu, excité par les intrigues et par l’or de l'Angleterre, renouveia