PRISE DE MADRAS
comme le successeur éventuel de Dupleix, et celui-ci le savait! Aussi, ces deux hommes, dont l'accord nous eût donné l'Asie, furent-ils ennemis dès le jour de leur rencontre !
Après deux mois perdus en tiraillements, en défiances réciproques, en efforts infructueux pour atteindre l’escadre anglaise, La Bourdonnais se décida au siége de Madras : deux mille soldats, débarqués de l’escadre, assaillirent une ville de cent mille âmes, garnie de deux cents pièces de canon, mais mal fortifiée par la lésinerie de la Compagnie anglaise, qui n’avait pas montré jusqu’alors plus de vues politiques que la française. Le gouverneur anglais avait compté que le nabab de Carnatic interviendrait au nom de la neutralité qu’il avait garantie; mais le nabab, prévenu qu’on lui céderait Madras, ne bougea pas. Les Anglais, peu nombreux parmi une masse inerte d'Hindous, s’effrayèrent et se rendirent presque sans résistance (15-21 septembre 1746). La Bour donnais exigea qu’ils fussent tous prisonniers de guerre et que tous les biens meubles, soit de la Compagnie anglaise, soit des particuliers, fussent livrés aux Français, mais il promit que la ville serait ensuite restituée aux Anglais, et les prisonniers délivrés, moyennant une rançon d'environ 9 millions. Il croyait rendre un grand service à la Compagnie en lui assurant un butin de 12 à 14 millions, outre la part des soldats et des marins et celle qu’il se faisait à lui-même. Dupleix ne l’entendait pas ainsi: n'ayant pu prévenir cette capitulation, il voulut obliger La Bourdonnais à la rompre et lui signifia qu’il avait outre-passé ses pouvoirs; que Madras ne serait pas rendu aux Anglais. La Bourdonnais répondit qu’il était maître de sa conquête, qu'il avait exécuté ses instructions et qu'il tiendrait sa parole. La querelle en vint à ce point, que le conseil supérieur, que présidait Dupleix, voulut, dit-on, faire arrêter ou enlever La Bourdonnais dans Madras, et que La Bourdonnais fit arrêter les officiers du conseil. On rentra toutefois en pourparlers, mais, tandis que La Bourdonnais s’obstinait à rester à Madras jusqu’à ce que l'affaire fût réglée, arriva l'époque semestrielle du vent du nord (mousson), saison dont le début est très- dangereux pour les vaisseaux sur cette côte dépourvue de ports et de havres. La nuit du 13 au 14 octobre, un terrible ouragan abima rorps et biens deux des vaisseaux de La Bourdon-
nais et démâta les autres. C'était le naufrage de sa fortune. Le malheureux marin se résigna enfin à quitter l'Inde à la fin d’octobre et à ramener à l'Ile-de-France ceux de ses navires qui purent tenir la mer.
Il trouva dans ses îles un successeur déjà installé. La Compagnie le punissait de torts qui étaient à elle et aux ministres beancoup plus qu’à lui, présage peu rassurant pour le rival à qui on semblait le sacrifier et qui n'avait pas lieu de s'attendre à plus de justice. Il voulut retourner en France pour se justifier : il passa aux Antilles et, de là, en Europe, déguisé, sur un bâtiment hollandais : le navire relâcha en Angleterre; La Bourdonnais fut reconnu et saisi comme prisonnier de guerre. Il sut qu’une instruction judiciaire était commencée contre lui à Paris : il obtint du gouvernement anglais la permission de rentrer en France sur parole; à peine arrivé, il fut jeté à la Bastille (6 mars 1748). Les vieilles haïnes qui couvaient contre Jui dans les bureaux de la Compagnie s'étaient jointes aux dénonciations parties de Pondichéri. Il fut tenu plus de deux ans au secret! ! Ce fut seulement pendant la troisième année de son emprisonnement qu’il put se faire entendre. I1 le fit avec un succès complet : l'accusation de trahison n’était pas soutenable; celle de désobéissance tomba devant les instructions ministérielles qu'il exhiba. Il fut acquitté aux applaudissements universels (1751); mais sa santé était ruinée par la captivité; son frère et son meilleur ami, enveloppé dans son procès, était mort dans les fers; la Compagnie, soutenue par l'arbitraire ministériel, lui disputait les débris de sa fortune. Il mourut, miné par le chagrin, le 10 novembre 1753. La France entière le pleura, sans savoir la vraie cause de ses malheurs, et la défaveur qui rejaillit sur Dupleix, présenté comme un rival égoïste et jaloux, prépara une seconde et plus grande victime ?,
1. Il écrivit ses Mémoires, pendant ce temps, avec du vert-de-gris et du mare de café, sur des mouchoirs blancs empesés dans du riz et séchés an feu.
2. Mém. de La Bourdonnais. — Saint-Priest. — L. Guérin, t. Il, ch. vir. — Barchou de Penhoën, Hist de la Fondation de ’empire anglais dans l'Inde, t. I, liv. IV. — Cette accusation de malveillance et de jalousie était si peu fondée, que La Bourdonnais, aprés son acquittement, ayant équipé un vaisseau pour le commerce de l'Inde, Dupleix jui donna toutes facilités pour la réussite de son armement. « Je l'ai reçu, non comme