I. LA SOCIÉTÉ. ÉTAT MORAL
En suivant dans leur cours les événements de la période écoulée entre la mort de Louis XIV et la paix de 1748, nous avons déjà rencontré bien des révélations sur l’état moral ct intellectuel de cette société qui se transformait si profondément depuis un demi-siècle. Le grand intérêt est là pour nous durant le reste de cette histoire; le gouvernement et toutes les institutions, toutes les croyances officielles, allant s’abaissant et se décomposant de plus en plus, il importe surtout de pénétrer, à travers les accidents extérieurs, jusqu'aux signes les plus intimes et les plus généraux de cette décomposition, et de reconnaître, parmi les symptômes de mort, les germes d’une vie nouvelle. Entre les racines du vieil arbre social qui se dessèche, le xvin° siècle sème confusément, et souvent par les mêmes mains, le bon grain et l'ivraie; le xx siècle, si confus et si obscur lui-même, n’a pas encore su en
faire le triage. Le devoir de l'historien est de signaler, à mesure de leur manifestation dans la vie nationale, les principes, les uns salutaires, les autres funestes, qui nous ont faits ce que nous sommes : la tâche entreprise dans ce livre s'arrête au jour où ces principes, transportés de la sphère des idées dans celle des faits, renversent l'ancienne société et inaugurent le monde nouveau. Nous avons essayé ailleurs d’analyser les principaux éléments du génie de la France! : il nous a semblé voir la France, depuis les Gaulois jusqu’à nos jours, osciller entre le sentiment et l'esprit critique comme entre deux pôles ; c’est là, pour ainsi dire, le suprême contradictoire du caractère national. Nous entendons par esprit critique le principe négatif que renferme le sens commun ou la raison pratique, cette faculté essentiellement française, qui, suivant qu’elle procède par affirmation ou par négation, est l'auxiliaire sagace ou le dangereux adversaire et parfois le frein utile du sentiment. Le sentiment, dans notre histoire, a enfanté les croisades, l’art religieux du moyen âge, la poésie amoureuse et chevaleresque, et aussi les mystérieuses inspirations populaires de la religion du Saint-Esprit ; puis il nous a sauvés par l’incarnation du génie de la France dans Jeanne Darc ; l'esprit critique, qui a sa tradition dans certaines parties de la littérature du moyen âge, monte sur le trône avec l'ironique Louis XI, se mêle au principe opposé, au sentiment, et dans la réforme chrétienne et dans la Renaissance naturaliste du xvi® siècle, et enfin éclate avec le scepticisme de Montaigne. Au xvne siècle se manifeste parmi nous une sublime apparition, une déesse inconnue, la raison pure : Son règne fait de cet âge un âge unique dans l’histoire. Ce règne, cependant, n’est pas sorti de la sphère des esprits, et encore s'est-il abstenu d’envahir deux immenses domaines de cette sphère : le domaine de l’idée religieuse et celui de l’idée politique. Spinoza seul y a pénétré, entre tous les philosophes de la raison pure ; mais le panthéisme contemplatif et solitaire n’est pas de nature à entraîner la France, le pays de l’action et de la vie collective. La philosophie de la raison pure demeure incomplète et impuissante à descendre dans la sphère du réel et de la