GÉNIE DE LA FRANCE
raison pratique. Personne, chez le peuple français, chez le peuple du sentiment, ne trouve l'inspiration de compléter la raison par le sentiment, et le mouvement de Leibniz n’aboutit pas chez nous plus que celui de Spinoza! Alarmante défaillance du génie de la France, qui se trouble et s'arrête au lieu de continuer son œuvre !
Le monde, pourtant, ne peut s’arrêter : il faut avancer, il faut s'affranchir des liens du passé; il faut que la philosophie descende de ses paisibles abstractions dans l'arène de la vie réelle; la France frémit sous le joug des vieilles institutions et des vieilles traditions; elle demande partout des armes. Si la raison pure ne les fournit pas, on les demandera ailleurs. Déjà, esprit critique a sonné la charge avec le grand sceptique Bayle; ce n'est pas assez: il faut une doctrine; le sensualisme en à une à l'étranger, en Angleterre, une doctrine métaphysique mêlée accidentellement à une doctrine de réforme politique; on ira chercher le sensualisme en Angleterre, comme au xvr* siècle on est allé chercher le protestantisme en Allemagne, mais, cette fois, avec un succès plus vaste et plus profond.
C’est que la société y est toute préparée, et qu’il n’y a plus, comme autrefois contre la réforme protestante, de grandes forces résistantes en réserve; le sensualisme pratique a précédé le sensualisme philosophique. Le spiritualisme est ébranlé de fait par la réaction de licence déchaînée contre la dévotion et la rigidité de Louis XIV. Cartésianisme, jansénisme, jésuitisme, ces trois rivaux, entre lesquels s’est partagé le xvn° siècle, sont menacés à la fois. Le sévère dogmatisme métaphysique, l'ascétisme de la dévotion sincère et l'hypocrisie de la dévotion politique, sont également antipathiques à la génération nouvelle, qui gardera de Descartes la méthode, comme instrument de critique et d’analyse, mais en la découronnant des vérités premières et en lui enlevant le principe qui la faisait reine, pour l’attacher comme une servante au sensualisme.
Descendons maintenant de ces hauteurs, afin de parcourir cette société sur laquelle nous venons de planer à vol d'oiseau; jetons un coup d’œil sur les idées et les mœurs et sur les lettres et les arts qui les reflètent et réagissent sur elles.
Après les ivresses insensées de la Régence, le désordre s'est
calmé et réglé, pour ainsi dire. La licence orgiaque a passé comme la rigidité hypocrite ; la société s’asseoit dans ses mœurs nouvelles, nouvelles par la franchise avec laquelle on avoue ce qui, du temps du Grand Roi, restait demi-voilé dans l'ombre. La volupté raffinée gagne le terrain que perd la débauche grOS= sière. Au lieu du délire des sens règne un sensualisme élégant et poli, subtil et raisonneur. Un esprit fin, vif et léger remplace l'esprit des folles saillies, l'esprit de la Régence. La vie devient de plus en plus extérieure; le besoin de multiplier les relations, les échanges d'idées, d’impressions et de sensations, domine tout, et la sociabilité qui a toujours signalé le caractère français prend une extension sans limites. Jamais la société n’a été si brillante, si pleine d’agrément et d’attrait. La conversation étincelle; moins nourrie, moins sérieuse qu’au siècle passé, elle n’instruit plus guère, mais elle charme, elle éblouit, elle entraine. L’admiration que témoigne dans ses lettres intimes ün étranger, l’homme le plus spirituel de l'Angleterre, Chesterfield, montre à quel point la société française de ce temps l'emporte sur le reste de l’Europe par les manières, le langage, le goût, la distinction en toutes choses. L'éducation française est accomplie sous ces rapports ; mais tout y est sacrifié à l’art de plaire et rien à l'art de mériter. Aussi la sagacité, la justesse, sont-elles le plus souvent à la surface et la frivolité au fond. Le goût, si vanté, se raffine et s’altère par la subtilité et par la nécessité d’amuser à tout prix si l’on veut plaire. De là, la déplorable mode du persiflage. Amuser étant le but suprême, et la malignité étant plus piquante que la bienveillance, la méchanceté se réduit en art et le méchant devient un iype. Méchanceté superficielle, d’ailleurs , Comme le reste, et qui n’est guère en général que malice et légèreté égoïste. Cet égoïsme, qui avoue sans détour son mépris des liens privés, de la famille et de l'amitié, est souvent associé, par un singulier contraste, à
1: La parenté m'excède, et ces liens, ces chaînes, De gens dont on partage ou les torts ou les peines, Tout cela, préjugés, misères du vieux temps ! C’est pour le peuple, enfin, que sont faits les parents, s « + + + + Chacun n’est que pour soi.
GRESSET, La Méchant,