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LE MARIAGE ET L'AMOUR

marie pour avoir un héritier de son nom; puis on devient libre de part et d’autre, et non-seulement on devient libre de chercher ailleurs d’autres engagements, mais on serait ridicule de ne pas le faire. La bonne compagnie n’aurait pas assez de raillerie pour l'amour d’un mari et d’une femme. Le lien de la famille, déjà bien fragile sous le Grand Roi, est ainsi dissous dans les hautes classes et affaibli dans les classes moyennes et inférieures, qu’on envahit par la séduction habile, par la corruption grossière et par l'exemple.

Au moyen âge, aussi, l'esprit chevaleresque avait attaqué l’unité du mariage, mais pour séparer l’amour idéal des réalités inférieures, des vulgarités de la vie présente; effort téméraire, en dehors du développement normal de la vie, mais effort héroïque, après tout, par cela même qu’il était impossible à soutenir autrement qu’à l’état d'exception. Le xvmnf siècle, lui, tend à détruire l'amour après le mariage, le sentiment après la règle, la morale chevaleresque après la morale de l'Église. Deux Anglais, un romancier et un homme d'état, donnent la théorie de ces mœurs nouvelles, qui n’atteignent qu’en France ce qu’on peut nommer la perfection de leur élégante corruption, mais que le reste de l'Europe pratique avec une espèce de naïveté dans les pays du midi, avec brutalité dans ceux du nord : ils donnent cette théorie, l'un pour l’anathématiser, l’autre pour la prècher à son propre fils dans des lettres intimes qu’il n'avait pas destinées à voir le jour ! Le modèle suprème, pour Chesterfield, c'est César, qui a su être à la fois le premier homme de plaisir et le premier homme d’affaires de son temps, le mari de toutes les femmes et le maitre de tous les hommes. Des liaisons de galanterie nouées et dénouées par les sens, par la vanité, par les agréments les plus superficiels

1. C’est là le Préjugé à la mode, attaqué dans un des premiers ouvrages de ce Nivelle de la Chaussée, qui voulut créer le drame bourgeois en substituant dans la comédie l'intérêt des situations et des passions à l'intérêt des caractères et à la gaicté. Le génie manqua à cette tentative. — Malgré la corruption de ia Régence, on avait encore vu, à cette époque, des femmes fort légères suivre courageusement l’ancienne coutume de s’enfermer avec leurs maris malades de la petite-vèrole, ‘et s’exposer à la mort pour eux comme si elles les eussent aimés de l'amour le plus fidèle. Un autre fait remarquable en sens contraire, c’est l'habitude qui s’introduisait de stipuler, dans les contrats de mariage, que la femme ne serait pas tenue d'aller habiter les terres, de son mari, — V. Lémontei, t. I, p. 277.

de l'esprit, par les intérêts et les convenances, voilà ce qui remplace pour lui l'idéal de constance et d’unité dans la passion enseigné par le moyen âge. Il ne va pas jusqu’à nier absolument l'amour; mais on voit bien que c’est là pour lui un Dieu inconnu. Richardson, l’autre Anglais, montre quelque chose de pire dans son fameux roman animé d’une réalité si puissante et si poignante'. Chesterfield n’a présenté que la corruption brillante, légère et sans profondeur, qui fait de l'amour une fantaisie réciproque ou un arrangement? au lieu d’un culte : Richardson fait voir le vice élevé à des proportions tragiques, la séduction systématique poursuivant avec une froide et violente perfidie ce qui subsiste encore de vertu et de sentiment vrai dans le cœur de la femme; le séducteur transformé en une sorte de héros illustré d’une gloire infernale : Lovelace est l’Ante-Christ de l'amour. Les modèles ne manquent pas à cette étrange figure : Lovaace n’est qu'un Richelieu agrandi et plus sérieux dans le mal. Maurice de Saxe exprime une nuance exceptionnelle : il n’a pas cette froideur de serpent; impétueux dans le vice comme dans les combats, c’est l’Ajax homérique, dénué de sens moral et jeté au milieu d’une civilisation raffinée, capable d’actes odieux et d’actes généreux suivant que sa fougue l’entraine®. Mais que Lovelace, dans le monde réel, s'appelle Richelieu ou Maurice de Saxe, le résultat est le même, si le caractère et les moyens diffèrent : c’est toujours l’idole d'autrefois devenue un jouet. La grandeur de l'idéal chevaleresque avait été la soumission volontaire de la force à La faiblesse, sous laquelle on sentait d’instinct une force morale jusqu'alors irrévélée : l'idéal chevaleresque ne s'était pas contenté de nier radicalement l’infériorité de la femme, infériorité dont l’idée avait reposé, dans le monde antique, sur une connaissance imparfaite des lois de la rie et de l’histoire; il avait proclamé avec audace la suprématie

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