VOLTAIRE
naturel d'horreur qu’ils inspirent et n’y vit guère qu'un défaut de goût, justiciable de la moquerie. Son tempérament et son esprit, également délicats, l’éloignèrent de tous les excès; mais il n’admit d'autre règle de mœurs qu’une certaine modération dans le plaisir comme en toutes choses : reculant par delà l'idéal du moyen âge, il confondit la volupté avec l'amour; à l’ascétisme qui plaçait la vertu dans le célibat, dans la négation de la loi de la vie, il répondit par une exagération contraire, en excluant, de fait, l’idée de vertu de ce qui regarde les rapports des sexes; toute vertu se renferma, pour lui, dans ceci: faire du bien aux hommes, aider les hommes à être aussi heureux que possible en cette vie. Dès sa première jeunesse, il avait réduit cette morale en système. Il y appliqua une conviction énergique qui ne se démentit jamais : la tolérance qu’il avait pour la dissolution des mœurs, il ne l’eut jamais pour l'injustice, pour l'oppression, surtout pour l’oppression qui prend la religion pour prétexte. Des persécutions misérables et mesquinement cruelles, furent le premier objet qui éveilla sa conscience. L’édit de 1715 contre les protestants, les lettres de cachet contre les jansénistes, en frappant ses yeux, évoquèrent dans sa mémoire toute la série des maux infligés à l'Europe par les luttes religieuses, depuis l’extermination des Albigeoïs jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes : un mépris et une haine passionnés, implacables, bien différents de la froide antipathie de Bayle, entrèrent dans son âme contre le fanatisme et contre l'hypocrisie qui avaient rendu ces querelles si fatales au genre humain; ce mépris et cette haine s’étendirent aux objets mêmes de ces querelles, examinés fort à la légère et rejetés comme absurdes ou incompréhensibles. I1 ne s'arrêta pas, comme Bayle, au doute universel : il adopta la religion de Chaulieu, un Dieu maintenu par le sens commun contre la négation universelle de l’'athéisme ou du scepticisme absolu; un Dieu créateur, ayant conscience de sa création, mais ne communiquant point avec elle et n’imposant à l’homme d’autre loi que la loi fort indulgente de la nature. Quant à l’immortalité de l’âme, rien que des idées confuses et des doutes‘.