‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 208 sur 327 · L ENTRE-SOL. D’ARGENSON · texte numérisé non relu

L ENTRE-SOL. D’ARGENSON

il faut toujours qu’un des trois se subordonne les deux autres. La puissance publique doit être une et décidée, en république comme en monarchie : dans larépublique, tous les suffrages doivent se réunir à un, et de là partir les autres pouvoirs subordonnés. La France étant monarchie, toute la puissance publique, tous les mouvements du corps de la nation, doivent être au roi et aux officiers du roi; mais tous les mouvements locaux doivent être aux localités; et il entend par là l’entretien des chemins, la répartition des impôts, etc., aussi bien que les intérêts municipaux : en un mof, il demande la suppression de l'administration monarchique, la décentralisation administrative absolue, en conservant la centralisation politique ‘. IL espère communiquer ainsi à la monarchie les avantages des républiques. Ce singulier édifice aurait la royauté absolue au sommet et, à la base, une multitude de petites démocraties. Les provinces et les généralités, qui forment des corps trop vastes et parfois dangereux pour l’autorité centrale, disparaîtraient, remplacés par des départements d'environ deux cents paroisses. Chaque département serait confié à un intendant et à des subdélégués triennaux, plutôt inspecteurs qu’administrateurs, investis du pouvoir de choisir les magistrats municipaux sur une liste de présentation envoyée par la commune, et aussi du pouvoir de les révoquer. Les magistrats municipaux (cinq au. moins par commune) auraient toute administration, finances et police, mais aucune attribution contentieuse, le contentieux étant tout entier à l’ordre judiciaire. Les communes voisines pourraient avoir des réunions pour leurs intérêts communs, avec la permission de l’intendant (conseils cantonnaux).

D’Argenson veut la liberté du commerce au dedans et au dehors,

Le système du scrutin (listes de présentation par les égaux) serait aussi appliqué au choix des officiers royaux (c’est un emprunt à l'abbé de Saint-Pierre). Le roi abolirait la vénalité des offices, fléau pire que la féodalité qu’elle a remplacée.

1. On trouve chez lui le prototype de tous les arguments contre la centralisation. Tout se fait mal et chèrement par les officiers du roi. — Les ouvrages publics seront mieux entretenus et à moins de frais quand il ne faudra plus un arrêt du conseil pour réparer un mauvais pas ou reéboucher un trou, etc,

C’est sur la question de la noblesse que d’Argenson est le plus énergiquement et le plus radicalement novateur. Ce grand scigneur de race féodale, ce ministre d’État, fait à Boulainvilliers ane terrible réponse et donne, cinquante ans d’avance, le signal de la Nuit du h Août. « On dira que les principes du présent traité, favorables à la démocratie, vont à la destruction de la noblesse : mne se trompera pas. Il serait à souhaiter que tous les domaines 4e la campagne ne fussent possédés que par ceux qui les peuven: cultiver eux-mêmes, et que tous les domaines fussent exempts de tous droits et de toutes servitudes. On devrait autoriser le rachat forcé de tous les droits de suzeraineté, des devoirs rentés et du droit de chasse. Je ne demande que de mettre à part le plus stupide préjugé, pour convenir que deux choses seraient principalement à souhaiter pour le bien de l’État : l’une, que tous les citoyens fussent égaux entre eux'; l’autre, que chacun fût fils de ses œuvres. Les nobles ressemblent à €e que les frelons sont aux ruches. »

Une monarchie sans noblesse, sans aristocratie judiciaire et sans bureaucratie, une royauté suspendue sans étais à une hauteur énorme au-dessus d’une société démocratique, voilà donc le rêve de d’Argenson : illusion d’un noble cœur qui cherche à concilier ses affections traditionnelles et ses idées nouvelles 2. L'idéal politique ne s'arrêtera point à cette station inconséquente : après la monarchie absolue de Bossuet, la monarchie aristocratique de Fénelon; après celle-ci, la monarchie démocratique de d’Argenson; après la monarchie démocratique, la démocratie pure se lèvera bientôt avec Rousseau. La doctrine d’un contrat conditionnel entre le roi et le peuple, telle que l’énonce d’Argenson?, n’est qu’une transition entre la doctrine du droit inamissible du

1, Il fait une remarquable distinction entre l'idéal et le réel, en disant qu’on doit chercher l'égalité absolue, quoiqu’on n’y doive jamais parvenir (p. 256).

2. En théorie, il préfere la république ; v. ses Mémoires, t. III, p. 313; V. p. 312.

3. Il est curieux de voir cette doctrine du contrat originel, dérogatoire au droit divin, se glisser jusque dans un factum diplomatique de la cour de Rome, en 1736, ILest dit dans cette pièce, 4 la vérité sans caractère officiel, que « le peuple romain, dont le naturel a été de toute ancienneté de ne pouvoir s’accommoder ni d’une entière servitude ni d’une entière liberté, s’est soumis au gouvernement pacifique et électif des souverains pontifes, afin d’avoir des assurances de sa sûreté et de la conservation de la tranquillité publique. » V. Recueil de Rousset, t. X,

(1731-1739) D’'ARGENSON. 359 roi et la doctrine de la souveraineté du peuple, inaliénable et toujours vivante. |

Ce qui caractérise d’Argenson, c'est qu'il est essentiellement français dans les vérités comme dans les erreurs de son système! : il n’y a pas chez lui la moindre trace d'importation étrangère; il ne procède en rien de ce grand courant d'outre-mer qui commence à déborder, et qui nous donnera bientôt, entre d’Argenson et Rousseau, la tentative fameuse de Montesquieu pour systématiser le droit historique?. Rien n’est plus français, et trop français! que l’idée de l'unité et de la simplicité dans le gouvernement.

L'Entre-sol paraît avoir été plus circonspect en religion qu’en politique, et Bolingbroke n’y donne point le ton à cet égard; d’Argenson, pour son compte, ne sortit pas, au moins ostensiblement, du gallicanisme et ne rompit avec la foi de Bossuet que sur l'article de la tolérance, qui était, pour lui comme pour son ami Vabbé de Saint-Pierre, un vrai dogme religieux. On a pourtant de lui un mot saillant : « aimer Dieu, se méfier des prêtres. »

La société de l'Entre-sol, en ménageant davantage les questions religieuses que les politiques, n’était pas dans le courant principal du temps, car le grand mouvement offensif de la philosophie du. xvine siècle attaqua le pouvoir spirituel avant le pouvoir temporel.

L'homme extraordinaire qui dirigea ce mouvement et qui fut, pour ainsi dire, ce mouvement même, était déjà entré depuis quelques années dans sa retentissante carrière, lorsque s’opéra la grave et paisible tentative de l’Entre-sol.

En 1707, un enfant de treize ans, plein de vivacité, de curiosité et de hardiesse, fut présenté à Ninon de l’Enclos, qui touchait au terme de sa longue vie. A l'incomparable animation de cette physionomie, à ce sourire rempli de grâce et de malice, de menace et d’attrait, à cet œil rayonnant d’éclairs qui perçaient jusqu'au fond des âmes, la vieille Aspasie du xvn° siècle pressentit une grande destinée : elle voulut aider au développement de cetie jeune intelligencé; elle fit un legs à l'enfant pour acheter des

1. La plus saillante de ses erreurs est l'absorption, à tous les degrés, du pouvoir législatif dans l'exécutif.

2. Tentative qui est bien loin d’être tout Montesquieu. Nous le verrons tout à heure,

livres. L'enfant, qui appartenait à une famille bourgeoise trèsaisée, était élevé au collége des jésuites { collége Louis-le-Grand) : il y faisait l'admiration de ses professeurs par ses facultés littéraires et leur effroi par l'indépendance de son caractère et de ses idées; un d’eux, le père Le Jai, lui prédit qu’il serait en France le coryphée du déisme. Ninon et Le Jai l'avaient tous deux bien jugé. Héritier des esprits forts du siècle passé, il devait régner sur cette petite tribu devenue un peuple immense et les mener au combat contre ses maîtres : les jésuites, par une de ces sublimes dérisions providentielles dont l’histoire est remplie, avaient élevé les deux plus formidables ennemis de l’autorité traditionnelle, DescarTes et VorrarE'. Voltaire fut ainsi, dès le collége, tout ce qu’il devait être : nul homme, à travers plus de mobilité extérieure, n’a été, au fond, plus fidèle à lui-même.

Au sortir du collége, introduit au Temple, chez le grand-prieur de Vendôme, et dans les autres sociétés où régnait l’esprit de Ninon, où l’on protestait par la religion du plaisir contre la sombre dévotion de Versailles, il se fit le disciple et l’imitateur du: vieil abbé de Chaulieu, qui était le poëte et le philosophe de ce petit monde épicurien ?, Ce n’était pas, pour un jeune homme, la meilleure entrée dans la vie. Ces adversaires du christianisme avaient repris les mœurs, comme les opinions, de la décadence de l'antiquité. L’athéisme ou le scepticisme absolu vivait parmi eux en assez bonne intelligence avec le déisme épicurien, et les vices monstrueux qui infectaient alors la noblesse de cour étaient tolérés par les sectateurs de la loi de nature. Voltaire prit là un pli qui ne s’effaça jamais. Personnellement au-dessus de tout soupçon quant aux vices dégradants, il perdit, du moins, le sentiment

1. François-Marie Arouet naquit à Paris, le 20 février 1694, et non, comme on l'a cru longtemps, à Châtenai, près de Sceaux. Il était fils d’un ancien notaire, devenu trésorier de la chambre des comptes de Paris; sa mère était poitevine. II prit le nom de Voltaire, à son entrée dans le monde, pour se distinguer de son frère aîné. C'était un usage à peu près général dans la riche bourgeoisie, que de distin-

guer chacun des fils par un nom de terre : on le faisait quelquefois même pour les filles.

2. C'était un autre abbé esprit fort, Châteauneuf, qui avait présenté Voltaire et chez Ninon et au Temple. Châteauneuf l'avait bercé tout enfant dans l’incrédulité, Voltaire, à trois ans, savait Par cœur la Mosurde, pièce de vers attribuée à Jean-Baptiste Rousseau, et où Moïse était traité d'imposteur, V. Vie de Voltaire, par l'abbé Duvernet, Genève; 1788.

Publ par larme

harden aires

Page 1