‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 211 sur 327 · VOLTAIRE À LA BASTILLE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE À LA BASTILLE

apitoyer, la vivacité remplaçait la profondeur dans ses sentiments comme dans ses idées; mais, par un don très-rare, la vivacité n'excluait pas la durée dans ses affections, pas plus qu’une certaine timidité ombrageuse, résultat d’une délicatesse organique qu’ébranlaient les moindres impressions, n’excluait un ferme courage d'esprit et une volonté inébranlablement dévouée au triomphe de ses convictions. Dès l’origine, il avait entrevu un double but qu’il ne perdit jamais de vue à travers les faiblesses, ies défaillances, les orages de sa vie : combaitre ce qu'il jugeait être le mal et conquérir la gloire ; l'intérêt de l'humanité et l’intérêt de son ambition ne se séparèrent point dans sa pensée. On ne saurait demander à une telle nature, toute militante, tout extérieure, demi-politique, demi-artiste, le détachement d’un Descartes ou d’un Spinoza. Nous allons suivre à l’œuvre les facultés littéraires qu’il mit au service de ses prétentions et de ses opinions : comme il arrive à tous les écrivains de premier ordre, il modifia les formes de la langue aussi bien que le fond des idées. La clarté de cette pensée, qui semble se jouer sur des surfaces inondées de soleil, le tour vif et léger, l'allure leste et charmante de l’expression, la haine de l’emphatique, du prétentieux, du recherché, le choix dans le naturel, le fin dans le vrai, l’abondance inépuisable, la flexibilité infinie de l'esprit, étaient des qualités à la fois essentiellement françaises, essentiellement adaptées aux objets que poursuivit Voltaire,

Il avait débuté par quelques mauvaises odes, exercice de rhétoricien, et par des vers familiers, galants ou satiriques, pleins de feu et de facilité, qui lui valurent d’expérimenter de bonne heure les abus du pouvoir arbitraire. Relégué une première fois hors de Paris par lettre de cachet, en 1716, il fut, l’année suivante, jeté à la Bastille par l’indulgente Régence, au moment où les prisonniers jansénistes venaient d’en sortir. On lui imputait une pièce de vers très-mordante contre la mémoire du feu roi, pièce qui était précisément l’ouvrage d’un janséniste. Il resta sous les verrous jusqu’à ce que le régent, enfin convaincu de son innocence, l’eût fait remettre en liberté avec une sorte d’indemnité pécuniaire (10 avril 1718). Cette année de captivité n'avait pas été perdue pour le jeune Arouet : il l’avait employée à de nombreux travaux

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et, à peine fut-il libre, qu’il lança sur le théâtre français sa tragédie d'Œdipe, écrite presque au sortir du collége et revue dans le silence de la Bastille. Ce fut l'ouverture de sa carrière. Il avait vingt-quatre ans. Le succès fut immense. En voyant reparaître les vers éclatants, les brillantes images, le mouvement et l'harmonie du style, que le théâtre, depuis longtemps déjà, ne connaissait plus, on crut que Corneille et Racine allaient renaître. On se trompait. Ce n’était pas dans la haute poésie que Voltaire devait manifester son véritable gémie et tout ce merveilleux ensemble de qualités que nous signalions tout à l'heure. La poésie tragique de Voltaire n’a qu’un faux air de l’élégance racinienne et de la force cornélienne. Sa force souvent déclamatoire manque de corps et de solidité; son élégance manque de pureté et de précision : des à peu près éblouissants, des impropriétés sonores, l'abus de la périphrase, déguisent mal le relâchement de la pensée et du style. L'absence de tout sentiment de l’antique, si bien prouvée par la Lettre sur Sophocle, qui sert de commentaire à OŒdipe, n’était que la moindre objection à faire à Voltaire. Ce n’était pas seulement l’antique, le génie des temps primitifs, mais le fond même de la poésie, que Voltaire ne devait jamais comprendre : cette intelligence répandue tout entière dans les choses extérieures n’était point appelée à connaître les inspirations puisées aux sources éternelles de l’âme, ni les mystères de ce symbolisme divin qui relie le monde visible au monde invisible et qui est l’essence de la poésie. Quant à ce qui n’est pas l’essence, mais la forme de la poésie, quant à l’art des vers, cet art est si difficile dans notre langue, qu’il demande l’homme tout entier, et Voltaire n’y donnait qu’une part de lui-même, la moindre part. Tout sent chez Voltaire, et ceci s'applique à tout son théâtre, la hâte de l'homme que pressent mille autres pensées au moment même où il saisit la lÿre du tragique : il ne prend pas l’art au sérieux : ce n'est qu’un jeu brillant de son imagination ‘. Il n’y a là pour lui qu'une seule chose sérieuse, l’occasion de lancer ses idées, de les

1. V. l’anecdote si caractéristique rapportée par Condorcet; Vie de Voitaire. À une représentation d’OEdipe, il s’amusa à porter la queue du grand-prêtre! La

maréchale de Villars demanda qui était ce jeune homme qui voulait faire tomber la pièce,

nn

11718-17921] OŒDIPE. ÉPITRE A URANIE. 369

mazximer en grands vers à l'usage de la foule; ces vers-là, il sait les faire beaux et forts : il y verse toute son âme. Il en est dans Œdipe que l’histoire n’oubliera jamais :

Nos prêtres ne sont pas ce qu’un vain peuple pense : Notre crédulité fait toute leur science!

était le pavillon arboré au premier coup de canon d’un premier combat : c’était le signal d’une guerre de soixante années!

La pièce entière révèle déjà la tactique à laquelle Voltaire doit rester fidèle quasi toute sa vie : attaquer les prêtres en ménageant les rois; opposer le pouvoir temporel au pouvoir spirituel. L’attaque ici n’était qu'indirecte, et c'était sur le corps des prêtres de Jupiter qu’il frappait le clergé catholique; mais sa pensée est exposée à découvert dans une Épiître à Uranie, composée de 1720 à 1721, et qui courut longtemps manuscrite avant de paraïtre sous le pseudonyme du défunt abbé de Chaulieu. Cette épitre rassemble, avec beaucoup de verve et d'éclat, les objections les plus fortes contre la théologie positive, au nom du déisme naturel et rationnel : est une véritable profession de foi déiste. Comme idée, cela ne dépasse pas Chaulieu ni les anciens esprits forts ; mais il y a là une vie, une ardeur d'expansion tout à fait nouvelles.

Un autre début philosophique suivit de près celui de Voltaire. Un nouveau combattant, plus âgé de cinq ans que l'auteur d’2Ædipe, parut dans l'arène. Celui-ci appartenait à la noblesse de robe; c'était un magistrat de province, compatriote de Montaigne : il se nommait Charles de Secondat, baron de Montesquieu. S’il se rapprochait de Voltaire à quelques égards par les tendances, il différait fort de lui par le caractère. Studieux et profond observateur, écrivain plus nerveux et plus serré qu’abondant, il était aussi calme que Voltaire était bouillant. Il aimait le plaisir : il participait, dans une certaine mesure, aux mœurs de son temps, mais l'amour même n’altérait pas l'égalité de son humeur ni la paix de son âme; point de chagrin pour lui que ne dissipât une heure de lecture. Bienveillant pour tous les hommes, mais sans aller jusqu’à la passion pour rien ni pour personne, il condamnait le mal et l'erreur, tantôt avec la pénétrante ironie d’un moraliste, tantôt avec la gravité sereine d’un juge, au lieu de les

combattre avec l'emportement d’un ennemi personnel, comme faisait Voltaire. Toutes ses facultés intellectuelles et morales, comme les grands traits de sa physionomie régulière, fine et forte, présentaient un parfait équilibre. L'esprit était là le caractère essentiel : chez Voltaire, la passion tenait autant de place que Yesprit : on peut même dire qu’elle tenait la première place et qu’elle se faisait de l'esprit un instrument d’une infatigable activité. Voltaire ne comprenait guère qu’on püt savoir pour savoir, penser pour penser. Il n’en était pas de même de Montesquieu. Hardi dans la critique des opinions et des croyances, Montesquieu professait en même temps pour l'antiquité une admiration et, généralement, pour les faits en tant que faits, un respect que n'avait point du tout Voltaire : il était beaucoup moins disposé que celuici à proclamer la supériorité du présent sur le passé et de la mollesse contemporaine sur la mâle simplicité des anciens. Plus généralisateur de faits que d'idées, quoiqu'il eût parfois de grandes échappées sur le monde intelligible, plus politique que métaphysicien et, cependant, plus métaphysicien que ses contemporains, il avait le goût de l’histoire pour elle-même, pour en formuler les résultats à posteriori, et non pour y chercher les preuves d’un thème tout fait; cachet qui lui fut particulier au xvur siècle. Dans l'histoire, il s’attachait surtout aux lois, expression du génie des peuples.

Une question théologique, bien choisie et traitée philosopkiquement, fut le premier essai de sa plume, vers 1709. A vingt ans, il écrivit des lettres où il établissait que l’idolâtrie des anciens ne méritait pas la damnation éternelle. Ce petit ouvrage est resté inédit. À vingt-cinq ans, il devint conseiller, à vingt-sept, président au parlement de Bordeaux. Son penchant pour l'étude des lois semblait promettre un grand magistrat; mais il n’y avait guère de grandes choses à faire au parlement de Bordeaux et, d’ailleurs, Montesquieu n'aimait le droit que dans les livres : il n'avait ni le goût ni le talent de la pratique; une timidité singulière lui rendait presque impossible de discourir en public; la pensée, chez lui, avait besoin d’être longtemps pressée, remaniée, condensée, pour jaillir dans son énergique sobriété, et il

n'eût jamais pu se résoudre à la dilater en un flux de paroles. IL

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