‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 212 sur 327 · MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU

hésita quelque temps sur sa vraie vocation et, cédant à une tendance qui commençait à être celle du siècle, il se tourna vers les sciences naturelles : il conçut le projet d’une Histoire physique de la terre ancienne et moderne, projet colossal et prématuré, dont les premiers éléments n’existaient pas même encore (1718 - 1719). La raison le lui fit promptement abandonner; mais ses études céographiques et physiologiques portèrent leurs fruits ailleurs et xarquèrent d’une empreinte caractéristique l'œuvre capitale de sa vie.

Au lieu d’un grand ouvrage de cosmologie, ce fut un roman qui révéla Montesquieu au monde littéraire. Les Lettres Persanes furent imprimées en Hollande en 1721. La forme était piquante, frivole, animée par des peintures dont Crébillon fils n’a pas surpassé la liberté. Le fonds était très-sérieux et touchait à toutes les choses sérieuses. Sous le couvert de deux voyageurs persans, qui jugent à leur façon la France et la chrétienté, l’auteur se permet toutes les sortes de hardiesses. C’est le premier divre où se soit ébauchée cette alliance entre la philosophie critique et la morale relâchée', qui n’avait pointé jusque-là que dans les vers des modernes épicuriens et que Voltaire devait développer dans de si grandes proportions. Dans les Lettres Persanes, cependant, la licence n’est guère qu’à la surface : c'est comme un costume imposé par le goût de la Régence. Il n’y a guère de reprochable, en principe, que l'opinion sur le divorce : Montesquieu y considère le mariage à un point de vue peu élevé et, dans sa vive réaction contre les lois qui imposent l’union indissoluble, il semble prendre, en quelque sorte, pour la règle cette faculté de rompre le lien conjugal, qui ne doit être qu'une exception nécessitée par l'imperfection humaine, qu'un mal nécessaire. Dans un autre ordre de questions, il émet aussi, sur la légitimité du suicide, des idées incompatibles avec toute loi religieuse (Let. LXXVT).

Les deux Persans passent en revue , avec pleine liberté, la politique, la religion, la société tout entière. « Le roi de France est un grand magicien : il persuade à ses sujets qu'un morceau de papier est de l'argent (papier-monnaie).. qu'il les guérit de tous

1. ILest bien entendu que nous ne parlons que de cette partie de la morale qui concerne les rapports des sexes.

les maux en les touchant (écrouelles)… Il y à un autre magicien plus fort que lui, qui n’est pas moins maître de son esprit qu’il l'est lui-même de celui des autres. Ce magicien s’appelle le pape : tantôt il lui fait croire que trois ne font qu'un, que le pain qu’on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu’on boit n’est pas du vin, etc... Le pape est une vieille idole qu’on encense par habitude (Let. XXIX ). »

L'audace n’est pas moindre quant aux personnes que quant aux croyances. Les contradictions du vieux Louis XIV, avec ses jeunes ministres et sa vieille maîtresse (madame de Maintenon), sont relevées avec la verve la plus irrévérencieuse. Après de telles témérités, le feu roulant de plaisanteries dont l’auteur crible et la bulle Unigenitus et les disputes théologiques et tous les établissements politiques, religieux et littéraires du royaume, doivent compter pour peu de chose, mais il n’en est pas ainsi d’une assertion qui couronne toutes ses hardiesses : « il n’est pas possible que la religion catholique subsiste encore cinq cents ans en Europe. Les protestants deviendront de plus en plus riches et puissants, et les catholiques plus faibles (Let. CXVII). » Un des motifs qu’il en donne est le célibat ecclésiastique. Il condamne les vœux de continence, non pas seulement par les raisons morales et sociales qui sont de tous les temps, mais par une raison de fait qui tient à une opinion erronée, la prétendue dépopulation croissante du globe; cette idée provenait, chez lui, d’une étude insuffisante de l’antiquité. :

Il donne enfin sa conclusion religieuse assez nettement. « Le moyen le plus sûr de plaire à Dieu est d’observer les règles de la société et les devoirs de la charité et de l'humanité. Quant aux cérémonies, c’est la matière d’une grande discussion ; car il faut

1. Lettre XXIV. Voltaire ne manquera pas de reprendre et d'exploiter cette plaisanterie sur la Trinité, qui ne prouve qu’une chose; c’est que les problèmes fondamentaux de la théodicée et de l’ontologie étaient redevenus lettre close pour les esprits les plus éminents, dès le lendemain de la mort de Bossuet et de Leibniz, comme si la pauvre intelligence humaine ne pouvait jamais embrasser à la fois qu’un côté des choses et cessait d’entrevoir le monde intelligible dès qu’elle s’attache à l'étude du monde physique ! — Un autre passage des Leltres Persanes contre la prescience divine est assez superficiel aussi, Par compensation, il y a des arguments assez forts pour l'éternité de la eréation. Lett. CXIIL

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