MARINE
On était donc arrivé à cette lutte à peine retar2£e de quelques mois par tant de lâchetés et de folies!
L'inégalité des forces navales était énorme. La marine royale française, toute ruinée en 1748, s'était relevée, mais dans des proportions bien insuffisantes vis-à-vis des masses formidables
, : ; entassées dans les ports d'Angleterre. Les Anglais avaient cent
vaisseaux de ligne, de cinquante à cent vingt canons, dont seize à trois ponts, de quatre-vingt-dix à cent vingt canons, et soixante quatorze frégates, de trente-deux à quarante-cix canons : leurs chantiers et leurs arsenaux étaient dans le meilleur état; les nôtres étaient vides de bois de construction, d’agrès, de mätures, même d'artillerie! Nous n'avions que soixante vaisseaux de ligne et trente et une frégates. Des soixante vaisseaux, trois étaient hors de service; huit en refonte; quatre, inachevés sur les chantiers; des quarante-cinq autres, la plupart avaient besoin de radoub avant de reprendre la mer'. Encore n'atteignait-on ce chiffre que parce que Machault, transféré à la marine en 1754, avait fait rapidement construire ou achever quinze vaisseaux en un an. Machault, si criminellement complaisant ou si peu éclairé dans les affaires de l'Inde, se réveilla devant la nécessité et montra beaucoup de décision et de vigueur : un grand nombre de nouveaux vaisseaux furent mis sur les chantiers; on fit des efforts extraordinaires pour s’approvisionner; des primes furent offertes aux corsaires; des armements considérables à Brest et au Havre, des troupes nombreuses réunies dans nos ports de la Manche, firent craindre aux Anglais une descente soit sur leurs côtes, soit à Jersey ou à Guernesey. Une panique générale attesta que l’Angleterre, si guerrière sur l'Océan, l'était toujours fort peu sur son territoire : le peuple anglais ne se rassura, comme au temps de l'invasion de Charles-Édouard, qu’en appelant des mercenaires étrangers, des Hanovriens, des Hessois : George II avait conclu, l’année précédente, un traité de subsides avec le landgrave de Hesse-Cassel, qui avait promis de lui vendre jusqu’à douze mille soldats au besoin; les princes de Hesse, ces descendants de héros, n'étaient plus que des marchands de chair
humaine.
1. Sainte-Croix, t. IT, p. 249, 490. — Vie privée de Louis XV, t. IT, p. 334.
682 LOUHSLXV. , (1786;
Ces menaces de descente en Angleterre donnèrent le change à ennemi sur les vrais projets du gouvernement français, conseillé, dit-on, par le vieux Noailtes. Dès le commencement de l’année, de petites escadres mirent à la voile de Brest pour l’'Amérique : l’une alla défendre les Petites Antilles, où une frégate française de trente-quatre canons prit un vaisseau anglais de cinquante-six; l’autre se posta dans les eaux de Saint-Domingue ; une troisième porta au Canada un nouveau général, Montcalm, pour remplacer Dieskau, avec un faible renfort de quinze cents soldats; douze vaisseaux de ligne restèrent à Brest. Le 10 avril, douze autres vaisseaux, commandés par La Galissonière, l’ancien gouverneur du Canada, partirent de Toulon, escortant cent cinquante transports chargés d’une douzaine de mille hommes, aux ordres du maréchal de Richelieu. L'expédition descendit, le 17, dans l’île de Minorque.
Le point d'attaque était bien choisi: on ne pouvait porter un coup plus sensible à l'Angleterre, que de lui enlever ce poste d’où elle menaçait Toulon et dominait le bassin occidental de la Méditerranée. Port-Mahon était une position offensive beaucoup plus redoutable que Gibraltar même. Le choix du chef maritime n'était pas moins digne d’éloge : La Galissonière était notre meilleur marin. L'opinion n’accueillit pas de même le nom du général. Le complaisant du roi, le corrupteur modèle, plus dépravé à mesure qu’il vieillissait, n’obtenait plus auprès du public l’indulgence et l'espèce de faveur qu'il avait due trop longtemps à ses vices brillants. Malgré le bruit que Voltaire, enchaîné à cette fâcheuse amitié par une vieille habitude, avait fait de ses exploits à Fontenoi et à Gênes, on avait peu de foi dans ses talents politiques et militaires. L'événement ne corirma pas cependant les -appréhensions que son nom avait suscitées.
Les Français, descendus sur la côte occidentale de re se saisirent d’abord de Ciudadela, le 18 avril, puis se portèrent sur Mehon, capitale de l’île. Les Anglais évacuèrent Mahon et se con:
centrèrent dans le fort Saint-Philippe, vaste citadelle qui commande l'entrée du bras de mer qui forme le Port-Mahon. Ils ne se décidèrent point à temps à détruire le bourg Saint-Philippe, ‘situé sous le fort, et l’occupation de cette bourgade par les Fran-