COMBAT NAVAL
çais facilita les approches, qui eussent été très-longues et trèssanglantes, s’il eût fallu tailler à découvert les tranchées dans le roc vif. Le gouvernement anglais s'était laissé surprendre : une confiance arrogante, en 1755, puis une crainte exagérée, depuis les menaces de descente, l'avaient empêché de faire hiverner une escadre dans la Méditerranée et de renforcer la garnison de Mic norque : si la citadelle était forte et hien approvisionnée, la garnison n’était pas nombreuse; il n’y avait que deux mille cinq cents hommes pour défendre cette vaste étendue de fortifications. Lorsqu'une escadre de secours parut enfin, le 19 mai, dans les eaux de Minorque, il y avait déjà plus de huit jours que le canon français battait en brèche les ouvrages avancés.
Du choc des deux escadres allait dépendre le sort du siége. L'anglaise, commandée par l'amiral Byng, était un peu supérieure à la française; elle comptait treize vaisseaux, dort un de haut bord, contre douze. Elle attaqua, le 20 mai, ayant le dessus du vent. L’avant-garde française, qui en vint la première aux mains, fut assez maltraitée : l'ennemi cependant ne chercha point à en profiter ; son but était de couper et d’accabler l’arrière-garde, afin de s’avancer jusqu'aux grèves du fort Saint-Philippe. La Galissonière comprit l'intention de son adversaire et serra si bien sa ligne, qu’il fut impossible aux Anglais de s’y faire jour. La canonnade ne fut point à leur avantage : l'artillerie de marine française : avait sur la leur la même supériorité de feu que leur infanterie avait sur la nôtre. Leurs manœuvres étaient hachées et trois de leurs vaisseaux faisaient des voies d’eau à couler bas. L’amiral Byng, jugeant qu’un plus long combat pourrait aboutir à la destruction de sa flotte, opéra sa retraite. La Galissonière, contrarié par le vent et fidèle aux instructions qui lui prescrivaient de tout subordonner au succès du siége, ne voulut point s’écarter de Port-Mahon et laissa l'ennemi regagner Gibraltar.
C'était déjà un assez beau succès que d’avoir soutenu victorieur sement le choc des Anglais sur leur élément. Les troupes de terre prises d’une généreuse émulation, redoublèrent d’ardeur dans là poursuite du siége. La garnison du fort Saint-Philippe ne se découragea pourtant pas : elle espérait que la flotte anglaise reviendrait renforcée: elle se rassuraï’ en considérant ses fossés pro-
fonds, ses rochers taillés en bastions, ses terrains minés, prêts à engloutir les assaillants. Les travaux du siége étaient fort durs et Richelieu les avait d’abord malhabilement dirigés. Néanmoins, comme il sentait qu’il s'agissait de la réputation, de la fortune, de tout, pour lui, il faisait de ;rands efforts pour s'attacher et pour soutenir le soldat. Le désordre commençant à se glisser dans le camp et le soldat abusant un peu du vin d'Espagne, Richelieu, au lieu de punir, mit à l’ordre du jour, à l’instigation de quelques chefs de corps, que « celui qui s’enivrerait n'aurait pas l'honneur de monter à la tranchée ». L'idée était heureuse et tout le monde cessa de boire.
Le succès par les procédés réguliers du génie semblait cependant fort éloigné encore : Richelieu risqua un assaut général. C'était bien téméraire : il fallait bien compter sur les soldats français, les premiers du monde pour cette sorte de combat! Six à sept semaines de batterie avaient à peine entamé les blocs de rochers qui servaient d'ouvrages avancés à la place : les fossés n'étaient pas comblés; les murs étaient debout. Dans la nuit du 27 au 28 juin, tandis qu’un gros détachement, monté sur des barques, tâche de forcer l'entrée du port, quatre colonnes se jettent dans le fossé sec: le canon et la fusillade balaïent les premiers rangs; les mines font sauter le fond du fossé avec ceux qui ‘le traversent; aux morts, aux blessés, d’autres succèdent en foule pour les venger; les échelles sont trop courtes de plusieurs pieds; officiers et soldats grimpent sur les épaules les uns des autres, plantent des baïonnettes dans les interstices des pierres et arrivent au haut du rempart! Au point du jour, les Anglais voient avec stupeur les assiégeants maîtres de trois des forts : bien que le corps de la place soit intact, le gouverneur se décide à capituler le jour même!
Les Français pouvaient à peine croire à leur conquête, en se voyant au milieu de tous ces ouvrages formidables qu’ils n’eussent jamais pu escalader de sang-froid, en plein jour et sans ennemis.
1. Mémoires relatifs à l'expédition de Minorque à la suite de la Correspondance da maréchal de Richelieu, t. Il, p. 41 et suiv. — Sainte-Croix, t. II, p. 252, 444, — Smollett, suite à Hume, 1, XXV.— Mém. de Rochambeau, t. I, p. 76. — Vie privés de Louis XV, t, III, p.75.