‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 305 sur 327 · D’ASSAS · texte numérisé non relu

D’ASSAS

Les Anglais ne parurent pas dans les Bouches de l'Escaut, et l’on se mit en quartiers d'hiver.

On n’y resta pas longtemps en repos. Le prince Ferdinand voulut profiter de ce que les cantonnements français étaient trop étendus. Il les attaqua brusquement au mois de février 1761 et obligea le maréchal de Broglie à brûler ses vastes magasins et à se replier sur Francfort; mais, cette fois, il n’y eut point de déroute comme au temps du comte de Clermont : les détachements français, cantonnés dans Gættingen, dans Mulhausen, dans les places hessoises, s’y défendirent fort bien, et Broglie, après avoir rallié le gros de ses troupes, reprit l'offensive et chassa pour la seconde fois Ferdinand de la Hesse, avec perte d’une quinzaine de mille hommes (mars 1761).

L'honneur national était un peu consolé; maïs ces succès stériles ne compensaient pas les pertes cruelles que continuait à subir la France. La ruine du Canada s'était consommée durant cette campagne. Celle de l'Inde française se précipitait. Le gouverneur Lally, après avoir causé la perte de nos magnifiques établissements du Dekhan et attaqué en vain Madras, avait perdu à Yandavachi, contre le colonel Coote, une bataille décisive, par suite de son obstination à ne pas suivre les conseils de Bussi, qui fut fait prisonnier dans cette malheureuse journée (22 janvier 1760). Les Anglais reprirent Arcate et Dévi-Cotah, nous enlevèrent Karical : au commencement de mai 1760, les Français se trouvèrent resserrés dans Pondichéri et dans deux ou trois forteresses. Lally voulut alors, tardivement, revenir au système de Dupleix et de Bussi, et appeler des alliés indigènes contre les Anglais. 11 traita avec Haïder-Ali, qui gouvernait le Maïssour comme général du radjah de ce royaume et qui devait plus tard s’illustrer par son opiniâtre lutte contre les Anglais. Haïder envoya une petite armée ravitailler Pondichéri : un corps anglo-

du rang, tombe au milieu des Anglais, s'écrie : Tirez, chasseurs, ce sont les ennemis! et meurt criblé de coups de baïonnettes. V. Mém. de Rochambeau, t. 1°", p. 162. — Rochambeau commandait le régiment d'Auvergne, où servait d’Assas. Les compagnies de chasseurs (volligeurs) étaient d'institution toute récente, et c'était Rofhambeau qui en avait donné V'idée et l'exemple, afin « d'offrir de l’émulation à cette classe d'hommes de petite taille, si nombreuse en France et si négligée, mais si ingambe, et quelquefois plus leste que ceux d’une taille plus élevée, »# (Jbid.,) p. 130.)

indien attaqua les Maïssouriens au retour et fut battu par eux (17 juin). Mais les Anglais reçurent bientôt d'Europe de puissants secours. Les Français, au contraire, ne virent rien paraître de toute l’année. L’escadre du comte d’Aché, qui avait reparu un moment sur la côte de Coromandel au mois de septembre 1759 et y avait livré un troisième combat naval sans succès décisif, était repartie presque aussitôt pour l'Ile-de-France et ne revint plus! Le bruit ayant couru que les Anglais projetaient d’attaquer les Iles-de-France et de Bourbon, le ministère avait expédié à d’Aché la défense de quitter ces îles.

Tout manquait à la fois aux défenseurs de Pondichéri. Les Maïssouriens, découragés par quelques échecs, alarmés des diversions que les Anglais suscitaient contre leur pays, et sans confiance ni sympathie pour Lally, s’éloignèrent pour ne plus revenir. Pondichéri, vers la fin d'août, commença d’être bloqué par terre et par mer. Malgré l’énergique résistance de la garnison, la grande haie vive qui entourait la banlieue de Pondichéri d’un rempart de verdure, puis, après la haie, les avant-postes de la place, furent enlevés par l'ennemi. Les Anglais ne furent toutefois en mesure de battre la ville en brèche qu’au mois de décembre. La famine sévissait : les assiégés étaient réduits à l’extrémité, quand un furieux ouragan, le 31 décembre, abîma l’escadre anglaise, coula quatre vaisseaux et une frégate, bouleversa le camp des assiégeants et ruina leurs travaux. Pondichéri se croyait sauvé. Vaine espérance! Sept vaisseaux anglais arrivèrent de Madras et de Ceylan pour remplacer les naufragés : le camp fut rétabli; en huit jours, tout était réparé. Le 14 janvier 1761, les onze cents soldats affamés qui restaient dans Pondichéri n’avaient plus que pour vingt-quatre heures de vivres. Il fallut se rendre à discrétion. Le 17 janvier, le pavillon anglais flotta sur la capitale de l'Inde française.

Les dernières places que possédait la France, Mahé, sur la côte de Malabar, Gingi et Thiagar, dans le Carnatic, se rendirent dans le courant de l’année, et l’étendard français disparut de l’Inde entière‘. Il ne nous resta d’autre monument de notre lointain

; E Éd ie de Penhoën, Hist. de la fondation de l'empire anglais dans l'Inde,

{1761-1763] CHUTE DE PONDICHÉRI. 574

empire que ce legs mystérieux du monde primitif, ces livres sacrés de l’Inde et de la Perse, qu’un jeune héros de la science, Anquetil-Duperron, était allé chercher, à travers mille périls, entre les mains jalouses qui les cachaïent à l’Europe : les conquêtes de la philosophie et de l’histoire devaient être plus durables que celles des armes et de la politique !.

On a vu par quelle série de lâchetés et de folies le gouvernement de Louis XV avait préparé la perte de l'Inde. L'opinion publique, trop longtemps endormie ou abusée, se soulevait avec un tardif courroux. Le pouvoir jeta une victime au ressentiment populaire : il faisait un procès pour le Canada ?; il en fit un pour l'Inde. Le coup ne pouvait tomber que sur Lally. Le cri de la colonie vaincue éclatait avec furie contre ce gouverneur : il avait contre lui et les fripons qu’il avait violemment réprimés, et les honnêtes gens irrités de ses excès et dévoués à son rival Bussi. Prisonnier en Angleterre, il obtint, comme La Bourdonnais, de revenir en France pour se justifier : il récrimina contre ses accusateurs avec tout l’emportement de son caractère. Choiseul hésitait pourtant à le sacrifier. Le bruit courut que Lally avait acheté, par des diamants d’un grand prix, la protection de la duchesse de Gramont, sœur de Choiseul et très - influente sur son frère. L’altière duchesse, indignée, pressa Choiseul d'imposer silence à la calomnie en faisant arrêter Lally. L'ordre fut donné en conseil; mais Choiseul fit avertir Lally. Celui-ci, au lieu de s’enfuir, alla se constituer prisonnier à la Bastille. Il y resta dix-neuf mois sans être interrogé et sans savoir devant quel tribunal il devait répondre. Sur ces entrefaites, le supérieur des jésuites de l'Inde française, le père Lavaur, qui avait joué un rôle très-actif dans ia colonie #, mourut à Paris. On trouva chez lui deux mémoires,

1. Anquetil-Duperron publia, en 1771, la traduction du Zend-Avesta, ou Recueil des livres sacrés de la religion de Zoroastre. — La même année, parut la traduction française du Chou-King, le plus important peut-être des livres chinois, par le jésuite Gaubil. Une partie des ouvrages de Confucius avaient été traduits en latin et publiés à Paris dès 1687.

2. Le gouverneur, l’intendant, les principaux agents de l'administration furent poursuivis pour abus et dilapidations. Le gouverneur fut acquitté honorablement; les autres furent condamnés, pour la plupart, à la prison et à des restitutions qui montèrent ensemble à 11 millions. V. Garneau, Hist. du Canada, t. IL, 1. X.

3. Fort habile homme, il avait, on doit le reconnaître, bien servi les intérêts francais au temps de Dupleix et de Bussi,

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dont le premier était le panégyrique, le second, l'acte d’accusation de Lally. Il s'était proposé de faire usage de l’un ou de l'autre, suivant les circonstances. Les ennemis de Lally firent disparaître l'écrit apologétique et remirent l’autre au procureur général. Ce magistrat prit cette pièce pour base et porta au parlement une accusation de concussion et de trahison contre l'ex-gouverneur. Des lettres patentes du roi renvoyèrent à la grand’chambre et à la Tournelle assemblées «la connaissance des délits eommis dans l'Inde.» Après une interminable procédure, le parlement rendit un des arrêts les plus déraisonnables que contiennent ses annales (6 mai 1766). Il con- - damna le comte de Lally à être décapité, non pour haute trahison ou concussion, car il fut impossible de rien trouver de pareil dans sa conduite, mais pour «avoir trahi les intérêts du roi, de l’État et de la Compagnie » et pour « abus d'autorité, vexations et exactions. » Avoir trahi les intérêts du roi, eic., n'avait pas d’autre sens qu’avoir commis des fautes politiques et militaires : les seuls véritables crimes de Lally étaient ses violences envers les Indiens, et ce ne fut pas là le motif de sa condamnation. Choiseul demanda sa grâce au roi : Louis XV parodia George II et M. Pitt dans l'affaire de Byng; il fut inflexible, et l'ex-gouverneur de l'Inde porta sa tête sur l’échafaud.

Douze ans après (en 1778), le fils de Lally, énergiquement secondé par Voltaire mourant, obtint la cassation de l’arrêt de son père par le conseil du roi, à cause des nombreuses irrégularités qui avaient précédé le jugement. La révision du procès fut déférée au parlement de Bourgogne et la mémoire de Lally fut réhabilitée 4,

Le vrai coupable sur qui la postérité fait peser la responsabilité de la perte de l'Inde n’est pas ke comte de Lally, mais le monarque même qui a fait tomber sa tête.

Avant même de savoir la chute de Pondichéri, le duc de Choiseul s'était engagé dans une nouvelle tentative de négociation avec les Anglais. Le vieux roi d'Angleterre, George IT, était mort

1. Barchou de Penhoën, t. Il, 1. VI. — Voltaire, Fragments sur l'Inde, à la suite de l'Hist. du Parlement de Paris. — Notice de M. de Meilhan, à la suite des Mémoires de madame du Hausset, p. 192,

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