ÉCLAIRCISSEMENTS
pareille fortune : presque tous les médecins échappèrent; la plupart des religieux périrent. :
Il faut remonter aux lugubres descriptions que nous ont laissées les historiens de l'antiquité, pour se faire une idée du tableau qu’offrit, durant plusieurs mois, la malheureuse ville, dévorée par la peste et par les fléaux accessoires qu’elle traine à sa suite, la disette et l'anarchie. Quand la maladie eut atteint son plus haut période, on vit les pestiférés, chassés de leurs demeures par la misère, par le vertige du mal, ou par la peur féroce de leurs proches, se répandre dans les rues et sur les places pour y mourir, ou s’entasser à l'entrée de l’unique hôpital qui leur fût ouvert, gouffre empesté d'où nül ne sortait vivant. Les bras et les tombereaux manquèrent bientôt pour tant de funérailles. On empila le plus qu’on put de cadavres dans des fosses communes; mais, « la fermentation ayant accru le volume de tant de corps entassés, les fosses revomirent à la lumière leur effroyable dépôt ». (Lémontei, t. I®", p. 383.) L'échevin Moustier, entraînant quelques soldats, la pioche à la main, rejeta dans le sein de la terre ces restes hideux. Ailleurs, sur l'esplanade de la Tourette, prés de deux mille corps pourrissaient au soleil, « volcan pestilentiel, masse horrible, que sa fluidité ne permettait plus de transporter ». Le chevalier Roze fait rompre les voûtes de vieux bastions voisins de l’esplanade et creux.jusqu’au niveau de la mer : à la tête de cent galériens, il entoure la place fatale, pousse devant lui les monstrueux débris dont -Ile est jonchée et les précipite dans les flots.
Le. horreurs morales égalaient les horreurs physiques. En face de ces actes qui sont la gloire de la nature humaine, débordaient tous les vices et tous les crimes. Sous le coup de ces fléaux qui brisent tous les liens de la société, toutes les règles ordinaires et les habitudes de la vie, ce qu’on peut appeler la moyenne de l’existence humaine disparaît : il ne reste que les extrêmes, l'ange d’un côté, la brute de l’autre; mais ia brute dépravée et n'ayant plus même pour guides les lois de l’instinct. La foule, tantôt s’étourdissait en se plongeant dans tous les délires des sens, tantôt se précipitait dans les temples avec de fougueux élans de superstition plus que de piété; mais nombre de misérables demeuraient étrangers à ces retours et demandaient incessariment au vol et au meurtre l’or qui les entretenait dans une perpétuelle orgie. Les forçats et les acolytes qu’on leur avait donnés pour enlever les corps assassinaient les malades pour piller impunément. L'avarice dicta des forfaits plus exécrables encore que ne faisait la débauche. Les échevins avaient recueilli dans un hospice trois mille enfants abandonnés : l’économe les laissa mourir de faim!
De septembre à octobre, le mal diminua peu à peu à Marseille; mais il se déchaîna sur le reste de la Provence. Aix avait été attaquée dès le mois d'août. Toute la ville se mit en quarantaine; chaque famille s’enferma dans sa maison; les malades, au moindre symptôme, étaient transportés dans des infirmeries communes. Ce plan de défense fut impuissant; sept à huit mille habitants périrent. On avait vu à Aix un fait moral bien saisissant; les courtisanes étaient accourues aux infirmeries disputer aux religieuses le droit d'y servir et d'y mourir. Toulon fut bien plus malheureux encore qu’Aix : la population fut presque anéantie : il mourut seize mille habitants sur vingt-six mille, proportion monstrueuse et sans exemple! Arles perdit à son tour près de sept mille âmes; puis Avignon fut atteint, et le fléau, franchisant le Rhône, se jeta sur le Vivarais, les Cévennes et le Gévaudan, où il enleva quelques milliers de personnes; il vint enfin s’éteindre, au printemps de 1721, dans les plaines du Languedoc. Marseille n’en fut tout à fait délivrée qu’à la même époque. L'évêque Belzunce, qui avait lutté contre l'épidémie avec un si énergique dévouement, contribua peut-être à la prolonger par des processions et des cérémonies expiatoires, qui massèrent la population sous l'empire d’impressions trop fortes pour des âmes &i ébranlées. De grands feux allumés sur les places par le conseil d’un médecin
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avaient aussi contribué à redoubler l'intensité du mal au lieu d’épurer l'air, comme on l'avait espéré.
La perte des quatre principales villes de Provence s'était élevée à près de quatrevingt mille âmes, dont près de cinquante mille pour Marseille et sa banlieue. Cette verte fut bien vite réparée. Les naissancés furent tellement multipliées à Marseille dans la période suivante, qu'au bout de cinq ans, la population eut repris son niveau. Une soif insatiable de plaisirs, une fureur de vivre, s'était emparée de ce peuple échappé du tombeau. « Une joie folle », dit Lémontei, « enivra cette ville d’héritiers ». En oubliant le mal, on oublia trop aussi ceux qui s'étaient sacrifiés héroïquement pour le combattre : les lâches qui avaient fui ne rentrèrent que pour dénigrer tout ce qui s'était fait en leur absence, et le chevalier Roze, qui s'était ruiné pour sauver la ville, ne fut pas même indemnisé,
Le gouvernement de la Régence ne paraît pas avsir mérité tous les reproches qu'on lui a parfois adressés au sujet de la peste de Marseille : il expédia des secours médicaux, des grains, de l’argent; Law, tout près de sa ruine, envoya cent mille francs de sa bourse. Dubois, il est vrai, au contraire, entrava l'expédition de trois vaisseaux chargés de blé que le pape Clément XI envoyait à Marseille. Dubois, mal en ce moment avec le Saint-Père, ne voulait pas qu’on lui eût cette obligation. Ce contraste peint à la fois Dubois et Law. Les vaisseaux du pape furent pris en mer par un corsaire barbaresque, qui, plus chrétien que l’abbé Dubois, les relâcha quand il sut leu destination. ,
V. sur la peste de Marseille, l'Histoire de la Régence de Lémontei, t. If, ch. x1. — C’est un des meilleurs morceaux qu’ait écrits cette plume spirituelle et vivement colorée.