‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 5 sur 327 · PHILIPPE RÉGENT · texte numérisé non relu

PHILIPPE RÉGENT

donner acte de son désistement. Philippe, sentant la veine heureuse, poussa son succès jusqu’au bout : le matin, on avait arrêté qu’au conseil de régence, tout $e déciderait à la pluralité des voix : Philippe fit observer que cela pouvait se pratiquer pour la décision des affaires, mais non pour la collation des grâces, des charges et des bénéfices; qu’en cette matière, il avait besoin d’une entière liberté. « Je veux être libre de récompenser, dit-il; « quand il s'agira de punir, j’en reviendrai à la pluralité des « voix. Je veux, » ajouta-t-il en rappelant adroïitement une phrase du Télëèmaque, « je veux être libre pour le bien, et avoir les mains « liées pour le mal. »

On lui accorda la disposition des charges et le droit de révoquer les membres du conseil de régence, comme celui de les nommer. C'était lui donner un pouvoir à peu près absolu. La séance fut levée au bruit des acclamations et il ne resta plus d’autre vestige des dernières volontés de Louis XIV qu’un parchemin rejeté au fond des archives, où l’histoire seule devait désormais aller l’interroger. Tout avait disparu du Grand Roi, ses passions, ses erreurs et ses grandes pensées !.

On vit bien à quel point tout était changé en France, le jour où lon conduisit à Saint-Denis, avec un appareil mesquin jusqu’à l’indécence, les restes de Louis XIV (9 septembre). Le convoi d’un monarque qui emportait avec lui tout un siècle de gloire, arriva à sa funèbre destination à travers les brocards et les refrains de vaudevilles. « J'ai vu, dit Voltaire, de petites tentes dressées sur le chemin de Saint-Denis. On y buvait, on y chantait, on y riait. Le jésuite Le Tellier était la principale cause de cette joie universelle. J’entendis plusieurs spectateurs dire qu’il fallait mettre le feu aux maisons des jésuites avec les flambeaux qui éclairaient la pompe funèbre ?. » Louis XIV n’était plus, pour ce peuple qui l'avait si longtemps idolâtré, que le persécuteur des anti-constitutionnaires et le protecteur des jésuites.

Le 12 septembre, le jeune roi, qu’on avait installé provisoirement à Vincennes, « pour le bon air » (c'était la seule inténtion de

1. Extrait des registres du parlement, ap. Anciennes Lois françaises, t. XXT, p. 5. — Saint-Simon, t. XIII, chap. x1v.

2 Siècle de Louis XIV, chap. xxvVIZ

g RÉGENCE. (745)

Louis XIV qu’on eût respectée), fut amené au Palais pour y tenir un lit de justice, cù furent consignées toutes les décisions de la séance du 2 septembre. Le régent avait cru cette vaine cérémonie nécessaire à l’affermissement de son pouvoir.

Les premiers actes de la Régence furent marqués d’un caractère de réaction décidée contre le règne passé. Dès le 5 septembre, de grandes réformes avaient été opérées dans la maison du roi, dans les bâtiments et dans les équipages de chasse, qu’on avait remis sur le pied où ils étaient à la mort de Louis XIII. C'était bien commencer, pourvu qu’on eût le courage de persévérer. Le 15, parut la déclaration qui établit six conseils, les conseils de conscience, des affaires étrangères, de la guerre, des finances, de la marine et du dedans du royaume, le tout sous l’autorité suprème du conseil général de régence. Le préambule invoquait, pour couvrir cette nouveauté, le nom populaire du duc de Bourgogne, l'exemple des autres royaumes (l'Espagne et l'Autriche), et même d'anciens précédents nationaux, qu’on aurait eu grand'peine à spécifier. « IL faut, faisai-on dire au roi, que les affaires soient réglées plutôt par un contert unanime, que par la voie de l’autorité 1,"

Le régent se montra conc.liant dans la formation du conseil de régence ; il y conserva la pluvart des personnages désignés par le testament de Louis XIV, y compris les légitimés. Le conseil se composa du duc de Bourbon, chef du conseil sous le régent?, du duc du Maine, du comte de Toulouse, du chancelier Voisin, des maréchaux de Villeroi, d'Harcourt et de Besons, de Cheverni, ancien évêque de Troies, de l’ex-ministre des affaires étrangères Torci*, et du duc de Saint-Simon. Le régent avait offert à Saïint- Simon la présidence de tel ou tel des conseils particuliers, mais il préféra rester au centre, s’imaginant y exercer une influence plus décisive; il s’y trouva, de fait, dans son vrai milieu, critiquant beaucoup et ne faisant guère.

Page 1