LES SIX CONSEILS
Le conseil du dedans fut présidé par le duc d’Antin, fils de madame de Montespan, type du parfait courtisan sans honneur et sans humeur, comme le définissait’ le régent, mais homme d’esprit et de ressource. Le conseil de guerre eut pour président le maréchal de Villars; le conseil de marine, le maréchal d’Estrées (Victor-Marie), sous l'autorité supérieure de l’amiral de France comte de Toulouse. Au conseil des finances, le régent se déclara ordonnateur, « comme l'était le feu roi; » c'est-à-dire que les agents supérieurs des finances durent compter avec lui de clerc à maître et que toutes les ordonnances concernant les mouvements de fonds durent être signées de sa main. Le maréchal de Villeroi conserva le titre de chef du conseil des finances, qu’il avait depuis la mort de Beauvilliers; mais la présidence effective fut donnée au duc de Noailles, neveu du cardinal, qui avait étudié les questions financières avec l’ex-contrôleur-général Desmaretz, dans l'intention secrète de le remplacer et d’arriver par les finances à la direction du gouvernement. Il fut statué que les procureurs généraux du parlement et de la chambre des comptes auraient entrée au conseil des finances quand ils le requerraient. Le conseil des affaires étrangères fut présidé par le maréchal d'Huxelles. Le conseil du commerce, organisé quelque temps après les autres (14 décembre), fut composé des présidents des conseils des finances et de la marine, de huit conseillers d’État ou maîtres des requêtes, parmi lesquels le lieutenant-général de police, et des députés des principales villes de commerce : les intendants des finances et du commerce avaient été supprimés. Les présidents des conseils particuliers eurent droit d’entrer au conseil de régence avec voix délibérative, pour y rapporter les affaires de leurs départements respectifs.
La composition des conseils n’était pas aussi aristocratique, pas aussi féodale que l’eussent souhaité Saint-Simon ou même l’ancien cercle du duc de Bourgogne : la robe y tenait trop de place; mais on n’eût pu s’en passer, quand même le régent n’eût pas ménagé systématiquement la magistrature. « Trois espèces d’hommes, choisis par la convenance, par la faiblesse et par la nécessité, remplissaient les listes des conseils : d’abord de grands seigneurs, vieux dans les intrigues, novices dans les affaires, et moins utiles
par leur crédit qu'embarrassants par leur morgue et par leurs petitesses; ensuite, les amis du régent, l'élite des roués, esprits frondeurs et pervers, ignorants et spirituels, hardis et paresseux, et bien mieux faits pour harceler que pour conduire un gouvernement; enfin, au-dessous d’eux, étaient jetés pèle-mêle des conseillers d’État, des maîtres des requêtes, des membres du parlement, gens instruits et laborieux, destinés... à réparer sans gloire et sans émulation les bévues qu’il fallait attendre de l’incapacité de leurs premiers collègues et de l’étourderie des seconds !.
Ce qu’il y eut de plus significatif, mais sous un autre rapport, ce fut le conseil de conscience ou des affaires ecclésiastiques, présidé par ce même cardinal de Noaiïlles, qui s'était vu sur le point d’être dégradé du cardinalat et de l’'épiscopat! Noailles eut pour assésseurs Besons, archevêque de Bordeaux, prélat peu favorable à la constitution Unigenitus, le procureur-général d’Aguesseau et l’abbé Pucelle, conseiller au parlement, représentants du gallicanisme parlementaire. La feuille des bénéfices passa des mains du père Le Tellier dans celles du cardinal de Noailles; Le Tellier fut relégué en province et, l’année suivante, quand Louis XV fut près d'accomplir sa septième année, l'abbé Fleuri, l’auteur gallican de l’excellente Histoire ecclésiastique, fut nommé confesseur du roi : lesjésuites perdirent ainsi ces importantes fonctions que leur ordre avait toujours accaparées depuis Henri IV. La confession et la prédication leur furent interdites par plusieurs évêques anti-constitutionnaires. C'était toute une révolution. Avant même que le conseil de conscience fût organisé, le régent s'était hâté de réparer les injustices et les violences des derniers jours du règne passé. Dès le 10 novembre, il avait révisé toutes les lettres de cachet et fait mettre en liberté ou rappeler d’exil toutes les personnes persécutées pour jansénisme ou pour opposition à la bulle. Parmi les prisonniers de la Bastille ou des autres
1. Lémontei, Hist, de la Régence, t. 1°", p. 46. Les gens de robe n'étaient pas si résignés que le dit Lémontei à ramper obscurément dans le fond des comités; car les conseillers d'État de robe réclamèrent et obtinrent la préséance sur les conseillers d'État d'épée qui n'étaient pas dues, et les maîtres des requêtes prétendirent faire leurs rapports, assis, devant le conseil de régence. Cela fit de grosses affaires. V. Saint-Simon, t. XII, p. 273-278.