LIVRE CII
Louis XVI &r sA FAMILLE. Maurepas appelé au pouvoir. Chute du triumvirat. TurGoT contrôleur général. Ses plans de réforme : la Grande municipalité du royaume, etc. — Rétablissement des parlements. — Réformes économiques. Liberté du commerce des grains. Attaque de NÉCKER contre les plans de Turgot. Coalition des privilégiés contre Turgot. Les philosophes divisés. sur la question économique. Combats de Voltaire en faveur de Turgot. Guerre des farines. La sédition fomentée par les privilégiés est comprimée. — Célébres remontrances de la cour des aides contre le système fiscal. Malesherbes, leur auteur, appelé au ministère. Nombreuses améliorations économiques. — Réformes militaires du comte de Saint- Germain. — Abolition de la corvée. Suppression des jurandes et maîtrises : établissement de la liberté du commerce et de l’industrie. Résistance du parlement et attaques violentes contre Turgot. Lit de justice. — Liberté du commerce des vins. — Les princes, Maurepas, la cour et le parlement s’unissent contre Turgot. Chute de Turgot et de Malesherbes.
Le règne infortuné de celui qui devait être le dernier roi de l’ancienne France s'était ouvert aux acclamations unanimes de la capitale et du royaume. La France n’éprouvait que la joie d’être délivrée de l’immonde vieillard qui avait fait si longtemps la honte de la nation. On connaissait peu le nouveau roi, qui avait vécu jusque - là fort à l'écart, comme, avant lui, son père; mais on disait qu’il ne ressemblait en rien à son aïeul; cela suffisait au peuple.
Les sentiments de la cour étaient moins décidés. Les courtisans se sentaient dans les mains d’un jeune homme de vingt ans, qui ne manifestait aucun des goûts de son âge ni de son rang, et qui semblait ne leur offrir aucune prise. Un roi sans vices et sans
passions était pour eux une énigme inquiétante. Ceux même des gens de cour qui se réjouissaient de voir finir l’ignoble domination du parti Du Barri craignaient que Versailles ne passât d’un extrême à l’autre. Un mot de Louis XVI, encore dauphin, avait jeté une sorte de panique parmi les courtisans. Tandis qu’à Paris, par une sanglante épigramme contre son aïeul, on le surnommait Louis le Désiré, des seigneurs de la cour lui ayant un jour demandé quel surnom il préférerait : « Je veux, répondit-if, qu’on m'appelle Louis le Sévère ‘. » On redoutait donc à Versailles un règne dur et sombre. L'expression de brusquerie et de mavaise humeur qui était assez habituelle au jeune monarque fortifiait ces appréhensions. L'éducation qu’il avait reçue de son gouverneur La Vauguyon avait augmenté sa sauvagerie naturelle, dont la cause n’était point dureté, comme on le supposait, mais timidité et répugnance pour les mœurs dont il était témoin. Qui eût examiné plus attentivement cette physionomie, d’où avait disparu la majesté mêlée d'élégance, le grand air bourbonien conservé par Louis XV jusque dans sa dégradation, y eût reconnu, sous une expression vulgaire, un fonds de bonté et surtout de grande honnêteté. Ge n’étaient pas les traits qui étaient vulgaires, mais le port, le geste, l'obésité précoce, le maintien gauche et disgracieux, la parole hésitanie et embarrassée. Il n’était à son aise qu’au milieu de ses livres, car il était instruit et il aimait fort les sciences naturelles, ou, mieux encore, dans son atelier de serrurerie; s’il avait une passion, c'était le travail manuel; il suivait les préceptes de l'Émile par goût et non par système : la nature lui avait donné les facultés d’un habile et probe artisan; les lois humaines avaient fait de lui le chef d’un empire pour son malheur et pour celui de son peuple.
La rudesse de ses manières et ses dispositions chagrines devaient s’adoucir lorsqu'il connaîtrait les affections de famille, si puissantes sur les natures simples ; mais à cette époque les satisfactions de la vie privée lui étaient encore inconnues : il subsistait entre lui et sa jeune femme comme une glace que rien n'avait pu fondre. La Vauguyon, par haine contre Choiseul, sup-