MESURES DE TURGOT
du conseil abolit les 8 sous pour livre ajoutés par Terrai, en 1771, à tous les droits de péage royaux ou seigneuriaux, et qui étaient une source d’intolérables vexations. Un autre arrêt, du 25 septembre, annule le bail de la ferme des domaines, aliénés pour trente ans par Terrai à quelques-unes de ses créatures, à des conditions désastreuses pour l’état et qui constituaient un véritable dol. Une régie remplace la ferme. Le bail de la non des hypothèques a le même sort ‘.
Une grande question politique, soulevée par le fait même de l’avénement de Louis XVI, devenait cependant de jour en jour plus pressante : c'était la question de la magistrature. A peine Turgot fut-il entré en action au contrôle- général, que le roi se trouva en demeure de prononcer entre les anciens parlements et les parlements Maupeou. La solution devait nécessairement précéder la rentrée des tribunaux après les vacances judiciaires. Le roi hésita longtemps : hésitation excusable, il faut l’avouer; la solution était pleine d’embarras et de périls. Turgot, lui, n’hésitait pas. Dès sa jeunesse, il avait pris parti contre les parlements, et, convaincu que les tribunaux manquaient à leurs devoirs en suspendant le cours de la justice, il n’avait pas craint de braver l’opinion en siégeant comme maître des requêtes dans la chambre royale de 1753, pendant l’exil du parlement de Paris. Il avait toujours regardé comme un mal, comme un principe d’anarchie, l’immixtion des tribunaux dans la politique et dans la législation : il se refusait absolument à y voir une garantie régulière contre l'arbitraire et la fiscalité, et c'était ailleurs, nous l'avons vu, qu’il entendait cherchèr ces garanties; il projetait de transporter l'enregistrement des lois et le droit de remontrances dans la grande municipalité du royaume, et de réduire les cours supérieures aux seules fonctions judiciaires. Il n’était pas seulement opposé en théorie aux prétentions parlementaires : il connaissait en fait J’esprit stationnaire de l’ancienne magistrature; il savait que leur intérêt de propriétaires avait pu seul rendre une partie des magistrats favorables à la liberté du commerce des blés, mais qu’à tout autre égard ils s’opposeraient au bien comme
1. E. Daire, Notice hist. sur Turgot, ap. OEuv. de Turgot, t. Ier, p. 89.— Anciennes Lois françaises, t. XXIII, passim. — Mercure hist., t. CLXXVIT, 402, 595.
ils s'étaient opposés au mal, aux réformes comme aux exactions; que toute innovation les aurait pour adversaires. Il s’opposa donc avec énergie au rétablissement des anciens parlements, et, par la plus bizarre des combinaisons, Turgot, Voltaire, les économistes et les plus politiques des philosophes, se trouvèrent coalisés invoiontairement sur ce terrain avec le parti du clergé et les vieux courtisans du despotisme, avec les tantes et l’aîné des frères du roi, avec les débris de la cabale d’Aiguillon et Du Barri. Il n’est pas besoin de dire à quel point différaient les motifs et le but de ces alliés d’un jour.
Le ministre des affaires étrangères, Vergennes, partisan de la monarchie absolue, puis l'aîné des frères de Louis XVI, Monsieur, présentèrent successivement au roi plusieurs mémoires, où ils le conjuraient de ne pas désavouer la victoire de son aïeul et de ne pas remettre la couronne en tutelle. La reine, le jeune comte d'Artois, qu’elle gouvernait alors, les princes, et tout le parti de Uhoiseul, à la cour, pesaient en sens contraire. Ils n’eussent pas téussi à faire pencher la balance; mais le courant de l'opinion poussait du même côté. Il y avait une distinction délicate à établir entre Maupeou et l’œuvre de Maupeou, entre la cause et l'effet, le public ne fait guère de ces distinctions; il n’a jamais qu’une idée à la fois et ne démêle pas les actes d’avec les agents. L'idée qui le dominaïit en ce moment, c’était la réaction contre le despotisme : les parlements avaient combattu le despotisme ; donc il fallait rappeler les parlements; on oubliait et Calas, et La Barre, et la vénalité des charges, et Les épices, et tant d’autres griefs si bien fondés! Il faut convenir que la difficulté était très - grande à conserver le personnel déconsidéré de la nouvelle magistrature, et, si on ne le conservait pas, comment le remplacer, les hommes capables et honnêtes, dans la robe, étant pour la plupart engagés par le point d'honneur avec les anciens parlements?
Ces difficultés pratiques, que l’on eût pu sans doute surmonter avec de la volonté et de la persévérance, agirent moins sur le fri vole mentor de Louis XVI que le désir d’être applaudi à l'Opéra. Quand Maurepas fut bien assuré que le vent du jour soufflait du côté de l’ancienne magistrature, il suivit le vent. Louis XVI,