‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 151 sur 346 · TURGOT ET NECKER · texte numérisé non relu

TURGOT ET NECKER

qui procédait d’une conviction intolérante à force d'énergie et de sincérité; mais c'était pourtant une grande scène et un grand exemple que ce pouvoir se désarmant lui-même et ouvrant la lice à ses adversaires devant la raison publique prise pour juge! Turgot n'avait point affaire à un méprisable rival! Moins spirituel, moins ingénieux que Galiani, Necker était plus chaleureux et plus émouvant : son éloquence sentimentale, quoique effleurant parfois l’emphase et la recherche, était faite pour produire de vives impressions. Ce n’était pas d'un penseur vulgaire que de prendre appui sur ce qu’il y avait eu de plus fort dans le passé, sur les souvenirs de Colbert, tout en regardant par-dessus les réformes annoncées par les économistes pour annoncer les misères nouvelles qui se mêleraient aux bienfaits de la libre concurrence, et en réclamant, au nom des prolétaires, des pauvres, des faibles, contre l'abandon de toute intervention de l’État dans les phénomènes économiques. La passion avec laquelle ce livre a été décrié ct célébré de nos jours encore, suffit pour en attester la portée. A propos des grains, c’est l’économie politique tout entière qui est en jeu. Necker s’en prend moins à ce qu’a fait Turgot qu’à ce qu'il veut faire. La première partie, qui traite de l’exportation, émet des vues souvent justes. Il soutient, contre l’école de Quesnai, que la population contribue plus à la force d’un État que les richesses; que la liberté constante et absolue d’exporter les blés n’est pas nécessaire au progrès de l'agriculture ; que les établissements d'industrie sont le seul moyen d'élever la consommation au niveau de la plus grande culture. Il va jusqu’à affirmer que la liberté constante d’exporter les grains nuit aux manufactures. Il établit une distinction entre l'intérêt des propriétaires de blé et les encouragements nécessaires à l’agriculture. Il proclame la upériorité du commerce des manufactures nationales avec l’étraner sur le commerce des blés. Turgot, emporté par la logique physiocratique, a écrit quelque part ‘ que « le territoire n’appartient point aux nations, mais aux individus propriétaires des terres. » Necker pense plus justement que le territoire appartient et aux nations et aux propriétaires; qu'il y a deux droits à concilier;

:. Leltre cu docteur Price, 1178; ap. UEuv. de Turgot, t. II, p. 808.

que, par conséquent, le droit du propriétaire de disposer des fruits” de sa terre et de sa terre elle-même n’est point illimité. Le devoir de l’état, suivant lui, est de protéger le faible contre le fort; or « l’homme fort, dans la société, c’est le propriétaire : l’homme faible, c’est l’homme sans propriété. » Bientôt, entraîné à son tour par sa thèse, il évoque des images passionnées; il soulève des problèmes redoutables. Il compare les propriétaires et les prolétaires à des lions et à des animaux sans défense qui vivraient en société. « On dirait qu’un petit nombre d'hommes, après s'être partagé la terre, ont fait des lois d'union et de garantie contre la multitude, comme ils auraient mis des abris dans les bois pour se défendre contre les bêtes sauvages. Cependant, on ose le dire, après avoir établi les lois de propriété, de justice et de liberté, on n’a presque rien fait encore pour la classe la plus nombreuse des citoyens. Que nous importeht vos lois de propriété ? pourraient-ils dire. — Nous ne possédons rien! — Vos lois de justice? — Nous n’avons rien à défendre. — Vos lois de liberté? — Si nous ne travaillons pas demain, nous mourrons!... »

Il serait facile de montrer à quel point ces lois bien définies importent à tous; mais Necker lui-même se résume dans un langage moins oratoire, plus philosophique et plus calme: «Il faut qu’en accordant aux prérogatives de la propriété autant qu’il est possible, on ne perde jamais de vue les vieux titres de l’humanité. »

Ses conclusions pratiques, relativement à la question des grains, sont de ne permettre l'exportation que lorsque le blé sera audessous d’un certain prix qu’on reviserait tous les dix ans; d’ordonner qu'il y ait une provision modique dans les mains des boulangers, du 1°" février au {°° juin de chaque année, c’est-à-dire durant les mois Les plus exposés à la hausse; de laisser le commerce intérieur libre tant que le blé n’aura pas atteint un prix supérieur de moitié à celui où l’exportation aura été défendue; ce prix dépassé, défendre de vendre hors des marchés, et, dans les marchés mêmes, défendre d’acheter pour emmagasiner. Ses

1. Pour la disposition de la terre, il est facile de citer un exemple : l’état a le droit d'interdire au propriétaire de vendre sa terre à un étranger, c’est-à-dire d’aliéuer une portion du sol national à quelqu'un qui n’est pas citoyen.

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