‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 152 sur 346 · NECKER · texte numérisé non relu

NECKER

objections contre la pleine liberté intérieure n’ont pas la même valeur que celles contre la libre exportation absolue, et les expédients qu’il propose sont plus que contestables. Son hostilité contre les marchands de blé n’est pas fondée: l'intervention des marchands de blé, dans l’état normal, ne fait pas renchérir la denrée d’une façon générale, mais nivelle les prix".

En somme, Necker, de même que Galiani, a raison de contester l'absolu économique : on a blâmé des hyperboles dangereuses dans son livre, et, de son temps même, nn des lieutenants de Turgot, l’illustre Condorcet, lui a répondu que ce n’était pas la hberté du propriétaire, mais le monopole du privilégié, qui opprimait le non-propriétaire ?, Il est certain qu'entre les deux, le plus grand oppresseur était le monopoleur, ce qui n’établit pas que Necker eût entièrement tort. L’inégalité des biens était alors beaucoup plus grande encore qu’aujourd’hui, et la législation que nous devons au mouvement de 89 n'avait pas encore diminué la force d’accumulation de la propriété. L’injustice, chez Necker, était d’imputer à ses adversaires une prétendue négation absolue des devoirs de l’état. Ils ne niaient pas le devoir social, ces hommes qui voulaient organiser sur une échelle immense l’instruction publique : seulement ils savaient que le meilleur, le seul moyen de délivrer le prolétaire de la misère, c’est de le délivrer du vice et de l'ignorance, et que la première de toutes les lois économiques, c’est une bonne loi d'enseignement. Turgot et ses amis ne niaient pas davantage, nous l'avons déjà dit et nous allons le aontrer encore, que l’état dût travailler au soulagement des pauvres dans les temps difficiles, mais ils entendaient concilier cette intervention avec la liberté. Chez Necker, il faut bien le dire, la protestation en faveur des prolétaires reste à l’état de sentiment : il n’a aucun plan général de protection pour eux; car ce n’est pas avoir un plan que d'évoquer la tradition de Colbert, tradition que

1. V. Necker, de la Législation des grains, ap. Mélanges économiques, t. Ier, collect Guillaumin.

2. Condorcet, Lettre sur le commerce des grains; ap. Mélanges économiques, t. II, p. 491. — « C’est, dit-il, dans les abus du crédit, du privilége et de l'arbitraire, et on dans le droit de propriété, que consiste la force funeste du riche contre be vauvre, C’est ce même droit de propriété qu’il s’agit d'assurer au pauvre, »

Colbert même, s’il pouvait revivre, transformerait de fond en comble.

Chez Turgot, derrière toute idée il y a un acte; chez Necker, l'idée ne sait pas prendre corps. L'un, au pouvoir, est un grand homme d'état; l’autre n’y sera qu’un habile financier, et, quand il essaicra quelque chose en dehors des combinaisons de crédit, il ne fera que reprendre quelques lambeaux du plan de son devancier.

Le temps est venu cependant où la pensée doit sortir de la sphère des généralités : les questions qu’agitent les livres commencent à descendre sur la place publique; l’ère des discussions paisibles va se fermer. Au moment où parut le livre de Necker, l’émeute grondait de toutes parts.

La cherté avait augmenté vers le printemps, comme il arrive toujours dans les mauvaises années. L’irritätion des classes souffrantes était en raison même des espérances qu'avait données le nouveau règne : le peuple appréciait mal les obstacles qu’opposait la nature aux bonnes intentions du pouvoir. Le 18 ‘avril, des paysans ameutés envahirent la ville de Dijon, attaquèrent la maison d’un conseiller au parlement Maupeou, bien connu pour ses relations avec la société du Pacte de Famine, saccagèrent tont sans rien piller, et voulurent tuer le gouverneur, M. de La Tour-du- Pin, qui les avait, dit-on, exaspérés par un mot aussi insensé que barbare. Comme les paysans lui disaient qu'ils n'avaient pas de quoi acheter du pain : « Mes amis, » aurait-il répondu, « l'herbe commence à pousser; allez la brouter. » L’évèque de Dijon parvint enfin à calmer cette foule exaspérée et à arrêter le désordre’.

À la nouvelle des troubles de Bourgogne, Turgot fit suspendre les droits d'octroi et de marché sur les grains et farines dans les villes de Dijon, Beaune, Saint-Jean-de-Lône et Montbard, moyennant indemnité aux propriétaires de ces droits. Ce n’était que le commencement d’une série de mesures analogues, qui, du 22 avril au 3 juin, aboutirent à la suppression ou à la très-forte réduction de tous les droits de ce genre dans toute la France, sauf à Paris, qui restait soumis provisoirement à un régime particulier. C'était

1. Lettre de Dijon, citée dans la Relation à la suite des Mém. sur l'adminisr. dé Terr'ai, p. 256,

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