TURGOT ET VOLTAIRE
Turgot ne tomba pas: l’ordre matériel se rétablit; mais ce n'était point assez. Les classes moyennes avaient pris assez légèrement ces incidents si graves : influencées indirectement par l'aristocratie, leur adversaire naturel, et par la fraction des encyclopédistes qui, avec fort peu d'intelligence politique, se groupait autour de Necker contre Turgot, les classes moyennes ne donnaient pas au gouvernement tout l'appui moral qu’il avait droit d'attendre d’elles. Les traitants, qui avaient envoyé tant de milliers de malheureux aux galères ou à la mort pour crime de contrebande, criaient effrontément contre la barbarie de Turgot. Les pamphlets, les caricatures, les chansons, se multipliaient, accueillis par le public sinon avec une faveur décidée, du moins avec beaucoup trop d'indulgence. Voltaire fut admirable de bon sens et d'énergie. Lui qui avait raillé naguère les exagérations et les bizarreries des économistes, il n’hésita pas un instant à reconnaître qu’ici leur cause était celle de la philosophie et du progrès, et il se lava glorieusement de sa connivence avec Maupeou et la Du Barri' par le concours dévoué qu’il apporta à Turgot. Déjà, dans l’ingénieuse allégorie du Voyage de la Raison, monument d’une fugitive alliance entre les monarchies européennes et la philosophie, il avait félicité le gouvernement français de mériter à son tour les éloges dus à ses confrères, le feu pape en tête; il est vrai que c’était le pape’ qui avait aboli les jésuites. Deux autres de ses écrits abordent directement la question du jour, ja libre circulation des grains à l’intérieur, répandent sur,ces sérieuses matières économiques tout le charme, tout le piquant d’une verve inimitable, et réfutent indirectement Necker, et directement un allié compromettant de Necker : c'était l'avocat Linguet, le paradoxe incarné, l’apologiste de Tibère, de Néron, de l'esclavage, des jésuites et du despotisme pur, seul protecteur, suivant lui, des pauvres contre l’oppression des riches; écrivain facile et non pas sans vigueur, qu'égaraient l'amour du bruit et la recherche d'une fausse originalité. Voltaire, suivant sa cou- Terrai, — Mercure hist, t. CLXXIX , p. 48 et suiv. — Journal des Économistes,
t. X, p. 279. — Soulavie, Mém. du règne de Louis XVI, t. IL. — Droz, t. I*, p. 164
et suiv.
1.'Connivence dont les motifs étaient parfaiterrent désintéressés, ne l’oublions
pas.
fume, touchait à tout à propos de tout, et le second de ses deux écrits, la Diatribe à l'auteur des Éphémérides, fut supprimé par arrêt du conseil du 19 août, à cause de certains passages sur le rôle du clergé dans les derniers troubles. Turgot fit prier Voltaire de modérer l'expression de ses sympathies, dans l'intérêt de la cause. Le vieillard continua toutefois à célébrer le Messie politique de la philosophie et à travailler à lui ramener les esprits indécis'.
Chaque jour, quelque incident nouveau montrait plus clairement à quel point le moindre progrès serait disputé. L'époque du sacre était venue (11 juillet 1775). Turgot eût voulu, par raison d'économie, que cette cérémonie se célébrât à Paris. Le sacre à Reims était une affaire de 8 millions. La tradition l’emporta : les droits de Reims furent maintenus. Turgot s’efforça, chose plus importante, de faire modifier le serment du sacre et supprimer les deux formules, l’une ancienne, l’autre moderne, par lesquelles le roi s’obligeait à exterminer les hérétiques et à maintenir la peine capitale contre les duellistes. Maurepas déconseilla cette innovation et Louis XVI n’osa suivre l’avis de Turgot ?. On dit qu’au moment de prononcer le barbare serment du moyen âge, Louis se troubla et balbutia des mots inintelligibles. Malheureux prince, incapable de prendre nettement parti dans le combat du passé et de l'avenir!
Ce fut, au contraire, le clergé qui modifie les formules du