GUERRE DES FARINES
du cours'. En même temps, le conseil adressa aux curés, par Pintermédiaire des évêques, une circulaire à lire et à commenter au prône. C’était à la fois un exposé des causes qui font naturellement hausser et baisser le prix des grains, ct un manifeste contre ies auteurs du complot formé pour affamer Paris et les provinces voisines. Le ministère affirmait dans cette pièce que la sédition n'avait point été occasionnée par la rareté réelle des blés; qu'ils avaient toujours été en quantité suffisante dans les marchés: qu'elle n’était pas non plus produite par l'excès de la misère; qu'on avait vu la denrée portée à des prix plus élevés?, sans que le moindre murmure se fût fait entendre. — Sa Majesté n’a ni le pouvoir ni le moyen de baisser à son gré le prix des denrées; ce prix est entièrement dépendant de leur rareté ou de leur abondance... La sagesse du gouvernement peut rendre les chertés moins rigoureuses en facilitant l'importation des blés étrangers, en procurant la libre circulation des blés nationaux, en mettant, par la facilité du transport et des ventes, la subsistance plus près du besoin, en donnant aux malheureux, et en multipliant pour eux toutes les ressources d’une charité industrieuse ; mais toutes ces précautions ne peuvent empêcher qu’il y ait des chertés.. suite nécessaire des mauvaises récoltes. — Lorsque le peuple, était-il dit enfin, connaîtra quels sont les auteurs de la sédition, il les verra avec horreur.
Cette phrase, qui semblait annoncer que la foudre allaït tomber sur de grands coupables, n’était pas de Turgot, mais de l’archevèque de Toulouse, Loménie de Brienne, prélat novateur et ambitieux, qu’on avait chargé de revoir la circulaire et qui se donnait beaucoup de mouvement pour arriver au conseil.
La circulaire fut mal accueillie du clergé, qui trouva mauvais qu’un philosophe comme Turgot s’ingérät de lui prescrire ses devoirs. Beaucoup de gens blämèrent le gouvernement d’avoir dénoncé un complot qui ne fut pas prouvé. En effet, Saurin et Doumercq, ces deux agents du monopole des blés du roi sous Louis XV et sous Terrai, qui avaient été arrêtés, parvinrent à se
1. Des indemnités avaient déjà été allouées par le ministre à des propriétaires
piles. :
2. Le blé avait été beaucoup plus cher du temps de Terrai et du Pacte de Famine.
disculper ; un président de l’ex-conseil supérieur de Rouen (parlement Maupeou ), également emprisonné, fut relâché aussi; les curés arrêtés en furent quittes pour quelques mois de prison, et la fameuse phrase de la circulaire « resta une vaine menace, » dit l'historien de Louis XVI, « soit que les troubles n’eussent pas de moteur caché, soit qu’on ne püût réunir contre les coupables des preuves suffisantes, ou que Louis XVI ne permit pas de les publier ". » Ce qui est certain, c’est que Turgot était convaincu de l'existence d’une conspiration tramée par le prince de Conti et par quelques membres du parlement : Conti, ce prince philosophe et adveisaire du despotisme, finissait tristement une carrière qui avait eu des moments honorables, en se mettant àäsla tête de tous les brouillons contre la philosophie arrivée au pouvoir sous d’autres auspices que les siens. Bien des soupçons s'étaient élevés aussi contre le ministre Sartine. On ne peut‘douter qu’il n’y ait eu, sinon complot formel et organisé, au moins propagation perfidement systématique de tous les bruits qui pouvaient pousser à la sédition, et argent répandu pour l’encourager?. Il y eut dans la Guerre des Farines, ainsi que l’on nomma ces troubles, une coalition monstrueuse d'éléments contraires : les agents et les victimes du Pacte de Famine s’y donnèrent la main; les passions populaires s’y mêlèrent aux passions les plus rétrogrades; une violente et aveugle fraction du peuple servit contre l’ami du peuple les partisans du monopole et du despotisme qu’elle s’imaginait combattre. Ils croyaient que le monopole était encore à Versailles, comme sous Louis XV. De là, ces placards furieux affichés jusque dans les Tuileries et provoquant à brûler Versailles. Les insensés défenseurs des vieux abus et du vieux régime sourirent au lieu de trembler : ils ne virent là qu’un embarras pour leur adversaire, qu’un moyen d’abattre Turgot* !
1. Droz, t. Ier, p. 167. — Plus loin, p. 168, cet historien consciencieux se décide tout à fait à admettre que « des hommes puissants excitaient les troubles. »
2. Voici un des faits les plus avérés : dans la séance du parlement du 4 mai un conseiller raconta que, durant la bagarre de la veille, apercevant une femme pius animée que les autres, 11 l'avait engagée à se retirer de la mêlée, en lui offrant un écu pour acheter du pain ; mais que cette furie lui avait répondu ironiquement, en faisant sonner sa poche : « Va, va, nous n’avons pas besoïn de ton argent : nous er
avons plus que toi! » — Relation à la suite des Mém. sur Terrai, p. 265. 8. Sur la Guerre des Karines, V. Relation à la suite des Mém. sur l'administ. a