LIBRE COMMERCE DES VINS
L'état prospère du commerce, l’abondance et la facile circulation des capitaux, étaient d'excellents arguments en faveur de Turgot. L'argent était tombé à 4 pour 100, non, comme sous Louis XV, par une mesure arbitraire du pouvoir, mais par le mouvement naturel des affaires. Ce taux fut adopté pour base des opérations d’une banque que Turgot autorisa, sans privilége exclusif, sous le nom de Caisse d'escompte, et dont les négociants virent l'établissement avec la plus vive satisfaction (24 mars 1776).
C'était aussi sur le pied de 4 pour 100 que Turgot négociait vers le même temps un emprunt de 60 millions en Hollande, pour rembourser des dettes d’un intérêt plus élevé, seul genre d’emprunt qu’il erût permis en bonne administration".
Un nouveau bienfait répandit l’allégresse.dans des provinces entières. Un édit d'avril 1776 fit pour les vins ce que l’édit de septembre 1774 et les édits complémentaires avaient fait pour les blés. La circulation et le commerce des vins furent déclarés libres par tout le royaume, en acquittant les droits d’octrois ou autres : tous les droits n’étaient pas supprimés, mais toutes les prohibitions l’étaient. Les douanes intérieures se trouvaient ainsi abolies pour les deux grandes productions de notre sol, et, avec les douanes royales, ces barrières municipales ou seigneuriales dont le moyen âge avait hérissé la France. Les aristocraties municipales de Bordeaux et de Marseille, par exemple, ne pourraient plus fermer la mer aux vins de la Haute-Guienne, du Languedoc, de la Provence et du Dauphiné, dans l'intérêt exclusif du territoire des deux grandes villes?. Tout était accessible à tous. Turgot réalisait ce
inhumations en usage dans les églises et les cloîtres, ordonné l'agrandissement des cimetières ou leur translation hors de l’enceinte des villes. Le parlement lui-même avait rendu un arrêt analogue pour Paris dès 1765, et le cardinal-archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, avait fait adopter la même réforme dans son diocèse en 1775 et poussé l'assemblée du clergé à la proposer au roi. Ce fut la seule mesure progressive qu’il put faire adopter à l'assemblée, — V. Anciennes Lois françaises, t. XXII, p. 391.
1. Œuv. de Turgot, t. II, p. 341. — Bailli, Hist. financière de la France, t. II,
2. La police marseillaise punissait du fouet les voituriers qui introduisaient du vin en contrebande. — Les villes mêmes qui se plaignaient le plus du monopole de
Bordeaux ou de Marseille en exerçaient un pareil dans leur banlieue, et se fermaient aux vins étrangers, c'est-à-dire aux vins des cantons voisins. La petite ville de Veines en Dauphiné, réclamant auprès du conseil, en 1756, la confirmation de ses
qu'avait souhaité et ce que n’avait pu faire celui de ses devanciers qu’on affectait de lui opposer, le grand Colbert.
Le lit de justice, lesexcellentes mesures qui l'avaient suivi, le procrès de l'opinion désintéressée, semblaient indiquer l’affermissement graduel de Turgot. Malheureusement la situation intérieurene répondait pas au mouvement des faits. Chaque succès augmentait le nombre et l’acharnement des ennemis de la réforme, et il était bien difficile que la faible organisation morale de Louis XVI suffit longtemps à une dépense d'énergie qu’il fallait renouveler chaque jour. Le parlement, encouragé des marches mêmes du trône à continuer la lutte, avait rendu, le 30 mars, un arrêt dans lequel il énonçait que, « quelques esprits inquiets ayant altéré, par des opinions systématiques, les principes anciens et immuables qui doivent servir de règle à la conduite des peuples, » il en était déjà résulté en divers lieux des commencements de troubles contraires à l'autorité du roi et aux droits de propriété des seigneurs. La cour ordonnait donc à tous les sujets du roi censitaires, vassaux ct justiciables des seigneurs particuliers, de s’acquitter, comme par le passé, des droits et devoirs dont ils sont tenus, soit envers le roi, soit envers les seigneurs, et défendait d’exciter, soit par des propos, soit par des écrits indiscrets, à aucune innovation contraire auxdits droits et usages légitimes‘. Le peuple des campagnes, en effet, commençait à s’agiter et à résister, en Bretagne ct ailleurs, d’une part aux employés de la ferme, de l’autre aux redevances féodales. C’étaient Les premières étincelles de l’embrasement de 89.
Le 3 mai, nouvel arrêt contre un livre de l’école économiste, le * Parfait Monarque?, à la suite d’un réquisitoire furibond de Séguier,
priviléges, avouait naïvement que la prohibition des vins étrangers lui était indispensable, parce que, sans cela, ses propres habitants ne voudraient pas consommer les vins de son territoire, « attendu leur mauvaise qualité. » Anc. Lois françaises, t. XXIII, p. 536.