TURGOT ET LE PARLEMENT
le despotisme et la fiscalité. Le lit de justice fut, cette fois, suivant le mot de Voltaire, un Lit de bienfaisance.
Les orateurs du parlement n’en tinrent pas moins un langage qui eût à peine convènu aux plus mauvais jours de Louis XV. Après que le garde des sceaux eut motivé assez faiblement les mesures auxquelles il prêtait malgré lui son concours, le premier président répondit par une harangue emphatique, où il peignait la morne tristesse partout répandue, le peuple consterné, la capitale en alarmes, la noblesse plongée dans l’affliction. L’édit qui remplace la corvée « est accablant si l’on impose tout ce qui serait nécessaire, insuffisant si on ne l’impose pas. »
L'impôt prétendu accablant pour les privilégiés était léger apparemment pour les malheureux taillables! « Cet édit donne une nouvelle atteinte à la franchise naturelle de la noblesse et du clergé. »
Faire dériver les priviléges du droit naturel dépassait les limites de l’absurde!
Le premier président continue par des déclamations plus perfides encore que violentes sur les autres édits, et qui s'adressent à l’opinion du dehors. Ils montrent la subsistance du peuple parisien en danger par la suppression de la police des grains, tout ordre public détruit par l’abolition des jurandes, les remboursements des offices supprimés écrasant les finances et menant à la banqueroute. L’avocat-général Séguier enchérit sur le chef de sa compagnie. 11 tâche d'établir, par une théorie empruntée aux physiocrates eux-mêmes, que, le propriétaire payant déjà en définitive tous les impôts, on le ruine par une nouvelle charge. Il se plaint que cette contribution confonde la noblesse et le clergé avec le reste du peuple. La seule chose raisonnable qu’il objecte à l’édit sur la corvée, chose, du reste, contradictoire avec son premier argument, c’est que, le commerce profitant des routes comme ja propriété foncière, on devrait lui en faire payer sa part. Il conclut en demandant que les routes soient faites par l’armée. Quant aux jurandes, il affirme que ce sont précisément ces gènes, ces entraves, ces prohibitions tant décriées, qui font la gloire, la sûreté, l'immensité du commerce français; il s’efforce d’effrayer le roi par le tableau fantastique de la ruine universelle qui suivra la
chute des corporations : une indépendance effrénée succédant à la liberté réglée qu’on possède (quelle liberté!) détruira infailliblement le commerce, l’industrie, l’agriculture même! Il veut bien convenir, toutefois, que les corporations ne sont pas sans abus, et qu’il y a lieu à quelques réformes. Il invoque, en termes pathétiques, les glorieuses mémoires de saint Louis, d'Henri IV, de Louis XIV, de Colbert, principaux auteurs, dit-il, de la réglementation de l’industrie. Une seule idée juste est noyée dans tout ce fatras, c’est la nécessité d'assurer la loyauté de la fabrication‘.
Il fut passé outre à l'enregistrement. Tandis que le parlement peignait le peuple dans la consternation, les ouvriers, ivres de joie, couraient la ville dans des carrosses de remise surchargés d'hommes, encombraient les guinguettes retentissantes de chants ’allégresse tels que le vieux Paris n’en avait jamais entendu, et bénissaient la liberté et son auteur avec un délire inexprimable. Les paysans eux-mêmes, si lents à comprendre le bien qu’on veut leur faire, mais si persévérants à poursuivre l'espérance une fois entrevue, commençaient à s’émouvoir profondément. Dans les classes moins directement favorisées par les mesures du pouvoir, tout ce qui n’était pas aveuglé par l'intérêt ou par le préjugé ne pouvait s'empêcher d’être touché par ces préambules des édits, qui respiraient une confiance si généreuse, une si noble ardeur pour le bien et pour le vrai, une bonté si active et si communicative. L'opinion s’éclairait d'heure en heure. Une publication tout à fait opportune mettait le parlement en contradiction flagrante avec son passé. On avait imprimé un extrait de ses registres, où l’on montrait que, lorsque Henri IT, en 1581, dans un but purement fiscal, avait institué les jurandes et maîtrises dans un grand nombre de villes où elles n’existaient pas, le parlement avait résisté, deux années durant, à cette innovation, et qu’il avait fallu un lit de justice pour établir le régime des jurandes, comme il en fallait un maintenant pour l’abattre. On eût pu aussi rappeler, en faveur des édits, les vœux des États-Généraux de 1614, si favorables à la liberté de l’industrie?.
1. V. le procès-verbal de la séance, ap. Anc. Lois françaises, t. XXIII. 2. Mém. de Bachaumont, t. IX, p.78. — Mercure hist., t. CLXXX, p. 318. — Deux jours avant le lit de justice (10 mars), une déclaration royale avait restreint les