LIGUE CONTRE TURGOT
qui traita l’économisme de doctrine meurtrière, « produit de l’effervescence que l'amour de la liberté indéfinie, dont toutes Les nations sont tourmentées, a fait naître dans tous les cœurs. » Les promoteurs de ces systèmes séditieux, « prédicants insensés et furieux, osent se promettre de détruire tous les gouvernements, sous prétexte de les réformer. »
Turgot releva cette insolente harangue par une lettre fort vive adressée directement à Séguier. Le parlement riposta en se plaignant au roi de l’offense faite à son avocat-général. L'opposition de Turgot au retour du parlement n’était que trop justifiée, c{ Voltaire était excusé d’avoir applaudi à Maupeou. La situation n’était plus tolérable. Tout plan de réforme était impossible, si l’on ne brisait de nouveau cette égoiste et intraitable oligarchie de la robe.
Louis XVI n’était pas à la hauteur d’une telle résolution. Le parlement avait de puissants alliés, et la ligue hostile à Turgot resserrait d'heure en heure son cercle autour du monarque, obsédé d’intrigues incessantes. Toute la maison royale et la majorité du conseil étaient unies contre le ministreréformateur. Maurepas avait compris que sa position de Mentor du roi n’était plus tenable à côté de Turgot; qu’il fallait se ranger derrière Turgot ou l’abattre, Il s'était donc rapproché de la reine et des princes. La reine et le comte d’Artois, aussi légers, aussi inconsidérés l’un que l’autre, étaient hostiles au contrôleur-général à cause de son économie; les tantes du roi, à cause de sa philosophie; Monsieur, le seul esprit supérieur de la famille, mais esprit gâté par le mauvais cœur, affectait le rôle de défenseur des priviléges, rôle qu’il abandonna plus tard quand il eut reconnu la force de la Révolution naissante. Il lança secrètement contre Turgot un pamphlet venimeux où il avait saisi et grossi, avec une insigne malignité, les petits défauts du ministre pour le tourner en ridicule; mais ii ne se contentait pas de railler la raideur un peu dédaigneuse, Île manque d’aisance et d'élégance qu’on remarquait dans les manières et dans la conversation de Turgot, et que rachetaient si bien sanoble figure, son maintien imposant et les jets lumineux de sa parole; il défigurait odieusement son caractère et ses principes”.
1. Ce pamphlet, intitulé le Songe de M. de Maurepas, ou les Mannequins du gouverne-
Pendant ce temps, Maurepas employait tout l’art d’un vieux courtisan à jeter l'incertitude et la crainte dans l'esprit de Louis XVI, à miner Turgot sans l’attaquer de front, à faire entrevoir au roi, dans les réformes du ministre, la subversion de la monarchie. Turgot dédaigna trop de se défendre; il crut trop à la puissance de la raison et de la justice; il eut trop de foi dans le roi et garda envers le vieillard qui l'avait appelé au pouvoir, et qui maintenant travaillait à l’en chasser, des ménagements qui ne le ramenèrent pas et qui lui facilitèrent l’entreprise. Il pensa n’avoir excité la jalousie de Maurepas que pour s'être affranchi de la loi que celuici avait faite à ses collègues de ne point travailler en particulier avec le roi. Il renonça à ses tête-à-tête avec Louis XVI. C'était s’ôter le seul moyen de résister à l'intrigue.
Louis flottait, en proie à une perplexité cruelle. Las de lutter pour son ministre, comme si ce n’était pas lutter pour lui-même, fatigué même, il faut bien le dire, de l’essor trop élevé que le génie de son ministre imposait à sa médiocrité , il hésitait néanmoins encore à manquer aux promesses tant répétées de soutenir Turgot. Il balançait entre la peur d’exécuter les projets des novateurs et la peur de les abandonner. On employa, dit-on, pour le décider, un moyen qui sentait le bagne plus que la cour. Louis XVI, malgré son honnêteté native, avait conservé, des deux règnes antérieurs, la déplorable habitude de violer le secret de la poste et de se faire rendre compte des lettres qui présentaient quelque intérêt politique. On imita l'écriture de Turgot dans une correspondance qui renfermait des sarcasmes contre la reine, des plaisanteries contre Maurepas et des paroles blessantes pour le roi, et qui fut transmise à Louis XVI. Le roi tomba dans le piège *.
Maurepas jugea le moment venu de frapper le dernier coup. Turgot n'avait plus qu’un seul appui dans le conseil, Malesherbes ; car Saint-Germain s’isolait, sans comprendre que son sort était ment français, fut répandu manuscrit le 1% avril 1776. Maurepas alors ne s'était pas
encore entendu avec Monsieur, car il y est ridiculisé comme Turgot, — V. Soulavie,
Mém. du règne de Louis XVI, t. III, p. 107. — Mém. de Bachaumont , t. IX, 1 avril
1. Ce fait fut révélé à Dupont de Nemours, l'ami de Turgot, par M. d'Angevillers, à qui Louis XVI l'avait confié. — V. Œuv. de Turgot, Notice hist., &. Ip. oxI.