CHUTE DE TURGOT
attaché à celui du chef de la réforme. Maurepas résolut de lui ôter cet appui. Malesherbes n'avait pas brillé dans le ministère : esprit étendu et lumineux, âme sereine et pure, il était excellent dans le conseil, mais impuissant dans l’exécution. La bonté de Turgot était celle qu’exprime si bien l’auteur du testament latin de Richelieu : Severus in paucos fui, ut essem omnibus bonus : la bonté de Malesherbes n'avait pas ces réserves nécessaires; courageux contre les choses, il était faible contre les personnes. Trop sage pour se méconnaître, il n’avait accepté le pouvoir que malgré lui et n’aspirait qu’à le quitter. Turgot l’y retenait pour ainsi dire de force; s’il faisait peu dans son ministère spécial, du moins sa voix et l'autorité de son nom populaire étaient acquises à toutes les propositions du contrôleur-général, et l'affection qu’it avait inspirée au roi était d’un grand secours à Turgot. Maurepas se débarrassa d’abord de Malesherbes. Il lui fit, un jour, une querelle calculée, assez vive pour que Malesberbes crût de sa dignité d'envoyer sa démission sur-le-champ. Maurepas avait compté là-dessus. Le roi pressa en vain Malesherbes de retirer sa démission. Leur entretien finit par un mot touchant de Louis XVI : Vous êtes plus heureux que moi, vous pouvez abdiquer !
La conduite du roi fut tout autre envers Turgot. On insinua au contrôleur-général de donner sa démission. Il ferma l'oreille. I voulait tomber comme un soldat frappé à son poste. Le 12 mai, il vint entretenir le roi d’un nouveau projet d’édit précédé, comme à son ordinaire, d’un exposé des motifs. « Encore un mémoire! » dit Louis avec humeur. Il écouta avec dégoût, et, à la fin, il lui demanda : « Est-ce tout? — Oui, Sire. — Tant mieux!» répliqua-t-il, et il s’en alla. Deux heures après, Turgot reçut sa lettre de renvoi. « Elle n’était pas telle, » dit un historien peu favorable au parti du progrès, «que pouvait au moins s’y attendre un homme à qui, quelques mois auparavant, le roi avait mandé : 1 n'y a que vous et moi qui aimons le peuple! !»
1. Monthion, Particularités sur les ministres des finances, p. 192. — On dit que sa chute fut accélérée par le ressentiment d’une personne haut placée (probablement la reine}, qui avait obtenu de Louis XVI un bon de 500,000 livres sur le Trésor. Turgot fit révoquer le bon au roi. Trois jours après il tomba. — Bailli, Hist. finan:
cière, t. II, p. 214. — Cette anecdote paraît confirmée implicitement par la lettre d'adieu de Turgot au roi.
Turgot répondit par une lettre, telle assurément que n’en avait jamais écrit ministre révoqué.
«… J'ai fait, Sire, ce que j'ai cru de mon devoir, en vous « exposant avec une franchise sans réserve et sans exemple les « difficultés de la position où j'étais, et ce que je pensais de la « vôtre. Tout mon désir est que vous puissiez toujours croire « que j'avais mal vu, et que je vous montrais des dangers chimé- « riques. Je souhaite que le temps ne me justifie pas". »
Versailles, le Palais, les salons aristocratiques , la société privilégiée tout entière, ripostèrent par une explosion de joie aux acclamations populaires qui avaient accueilli autour des barrières dc Paris et dans les chaumières l’abolition des jurandes et de la corvée. La vanité, la routine et la frivolité se félicitaient à grand bruit de leur victoire : la sagesse se voilait le front. Les hommes vraiment éclairés voyaient tout un monde de pacifiques espérances s’abîmer avec Turgot. « Ah!» s’écria le vieux Voltaire, dont la sensibilité devenait plus expansive et plus passionnée avec Pâge, « ah! quelle funeste nouvelle j'apprends! La France aurait « été trop heureuse! que deviendrons-nous ?.. Je suis atterré.… «nous ne nous consolerons jamais d’avoir vu naître et périr « l’âge d’er.… Je ne vois plus que la mort devant moi, depuis que « M. Turgot est hors de place... ce coup de foudre m’est tombé « sur la cervelle et sur le cœur ?. »
1. Œuv. de Turgot, t. I; Notice hist., p. CXIV. — Il avait écrit un jour au roi que les monarques gouvernés par les courtisans n'avaient qu'à choisir entre la destinée de Charles Ier ou celle de Charles IX.—Soulavie, Mém. sur le règne de Louis XVI, t. II, p.55. Louis XVI connut plus tard ce plan sur la grande organisation municipale et représentative que Turgot n'avait pas eu le temps de lui soumettre. On a de sa main quelques annotations sur ce plan, datées de février 1788. Elles ne sont pas à l’avantage de son intelligence. Durant les douze années écoulées depuis la chute de Turgot, il semble n’avoir fait de pas qu’en arrière. À la veille de la Révolution, la réforme de Turgot lui paraît une utopie téméraire, et il n’est préoccupé que de la nécessité de maintenir l’éfat actuel, le régime des trois ordres, la hiérarchie sociale fondée sur la naissance, etc. — V. Soulavie, Mém. du règne de Louis XVI, t. IL, p. 147 et suiv. Nous nous sommes déjà expliqué sur ce compilateur, dont le misérable caractère et les jugements versatiles sont indignes de tout crédit, mais qui a eu à sa disposition une multitude de documents précieux, que l'historien est obligé de lui emprunter avec précaution et à ses risques et périls.
2. Correspond. de Voltaire, année 1776. — Un jeune prédicateur se fit interdire par l'archevêque de Paris pour avoir fait en chaire, à Saint-Germain-l'Auxerrois, dans la paroisse royale, un éloge passionné de Turgot, C'était l’éloquent et enthou-