RÉVOLUTION D’AMÉRIQUE
L'adresse aux Canadiens était pleiné de citations de Montesquieu. Le langage de toutes ces pièces, remplies d’éclat et de force, attestait une société qui entend s’asseoir sur le droit et la raison avant tout, comme nous l’avons dit, mais sans repousser la tradition et en lui faisant sa juste part. Pourquoi l’eût-elle repoussée, en effet? Les libertés traditionnelles venaient d'elles -mêmes aboutir à la grande liberté philosophique du xvin® siècle, comme les rivières à l'Océan! La Révolution française ne put combiner avec cette facilité les deux grands éléinents de la vie des nations, le droit philosophique et le droit. historique; elle n’avait pas sous la main la tradition immédiate de libertés toujours en action : de là cette sublime témérité avec laquelle elle se lança dans la raison pure et le droit absolu. L'Amérique, plus heureuse, a eu tout de suite son équilibre : nous cherchons encore le nôtre.
Le congrès se sépara en convoquant une autre assemblée générale pour mai 1775. Les populations s’armèrent de toutes parts et attendirent. Le parlement anglais fut renouvelé sur ces entrefaites. La majorité resta ministérielle. Lord Chatham, Fox et Burke s’efforcèrent inutilement de faire prévaloir des principes de conciliation. La pêche de Terre-Neuve fut interdite aux colonies de l'Amérique du Nord. Défense fut faite de transporter des armes et des munitions dans ces colonies. Le Massachusets fut déclaré rebelle. Lord North lui-même, cependant, esprit indécis au fond sous des apparences hautaines, fit voter une sorte de plan de transaction vague et confus : les colonies se seraient reconnues, en termes généraux, obligées de participer aux dépenses communes.
Cela n’était pas sérieux et ne pouvait arrêter le cours des événements. Les hostilités étaient commencées. Le peuple, dans les provinces de Rhode-Island et de Connecticut, avait occupé des postes, enlevé des canons : le gouverneur du Massachusets voulut, de son côté, s'emparer d’un dépôt d’armes et de munitions formé par les colons à Concord, où s’assemblait la législature de cette province insurgée. Le corps de troupes envoyé de Boston pour cette expédition fut repoussé avec perte par les milices du Massachusets, qui vinrent hardiment bloquer les Anglais dans Boston (avril 1775) et furent bientôt renforcées par les provinces voisines. La législature du Massachusets décréta un papier-monnaie
provincial. Le nouveau congrès général décréta une armée et un papier-monnaie pour toutes les colonies réunies, prohiba tout commerce avec les possessions anglaises qui n'étaient pas de la Grande-Alliance, déclara le pacte politique rompu entre le Massachusets et la Grande-Bretagne, et invita les habitants de cette colonie à établir un nouveau gouvernement. Le 6 juillet 1775, le congrès vota cependant un manifeste où il protestait encore contre l'accusation de séparatisme et disait souhaiter le rétablissement de l'union avec la mère-patrie : il:adressa une dernière requête au roi et de nouvelles adresses aux Anglais et aux Irlandais; mais, en même temps, Benjamin Franklin, revenu d'Angleterre, où il avait été longtemps l’agent officiel de la Pensylvanie, et où il avait tenté tous les moyens d'arrêter le gouvernement britannique sur une pente funeste?, Franklin fut chargé de préparer un plan de confédération et union perpétuelle poùr le cas où les griefs ne seraient pas réparés. Les douanes furent fermées, et les ports ouverts à toutes les nations qui voudraient protéger le commerce des colonies associées, la Grande-Bretagne étant exclue. Il fut décidé que les partisans de la tyrannie seraient rendus responsables des violences commises par les troupes anglaises contre les bons citoyens. Le congrès nomma général en chef Georges WAsHINGTON, de la province de Virginie.
La guerre grandissait. Un corps d'armée anglais, débarqué à Boston, n’avait pas réussi à faire lever le blocus. Les gouverneurs des provinces du sud, chassés par les colons, étaient réduits à faire une guerre de pirates sur les côtes et avaient tenté sans succès de soulever en masse les noirs des colonies à esclaves. Les Américains
1. L'histoire des assignats d'Amérique est curieuse à comparer avec l’histoire des nôtres. Les colonies anglaises étaient déjà familiarisées et avec l'usage et avec le déeri du papier-monnaie. Le papier du Massachusets, à la paix de 1763, perdait onze douzièmes de sa valeur. Durant la guerre de l'Indépendance, en septembre 1779, je papier du congrès perdit dix-neuf vingtièmes; en mars 1780, trente-neuf quarantièmes ; à la fin de 1780, soixante-quatorze soixante-quinzièmes. La circulation cessa, vers cette époque, dans les états du nord et du centre, dura encore un an dans le sud, et s’éteignit quand le papier ne valut plus qu’un millième. Le congrès, en 1784, décida de racheter le papier suivant la valeur relative pour laquelle chacun l'avait reçu. Il y en avait pour deux milliards environ de valeur nominale. — Après les assignats, les Etats-Unis eurent un moment le maximum à la fin de 1777 ; mais ils y renoncérent promptement.