V.les Mémoires de Franklin
[1775-1776] RÉVOLUTION D'AMÉRIQUE. El
tâchèrent d'entraîner le Canada dans leur cause, Le gouvernement britannique, après avoir d'abord imposé les lois anglaises au Canada, venait de lui rendre ses anciennes lois. Les nobles étaient reconnaissants de cette restauration du passé; le reste de la population ne pensait pas de même, et la grande majorité des Canadiens refusa de prendre les armes contre les Anglo-Américains et favorisa leur invasion. Les forts de la frontière, puis Montréal, tombèrent au pouvoir du corps expéditionnaire envoyé per les insurgés. L'attaque de Québec fut moins heureuse (31 décembre 1775). L’évèque et les nobles soutinrent les Anglais; les Américains et leurs amis français, n’ayant pu enlever la place d'assaut, la bloquèrent; mais les Anglais reçurent des renforts considérables, et, après des efforts héroïques, les Américains furent obligés d’évacuer le Canada au printemps de 1776.
Le gouvernement anglais était enfin revenu du mépris absurde qu’il avait d’abord manifesté pour les mutineries des colons : faute de soldats nationaux, il cherchait partout à acheter des mercenaires. Sur le refus de Catherine IT, qui n'avait pas voulu lui vendre ses Russes, il se fit livrer à prix d’or de la chair à canon par les petits princes allemands, La Hesse fut son principal marché de chair humaine‘. Il est difficile d'exprimer à quel degré d’abjection et de dépravation étaient tombées certaines de ces maisons souveraines, et particulièrement cette branche de Hesse-Cassel, si glorieuse au temps des guerres de la Réforme?! L'opposition
1. L'exemple avait été donné par le duc Ferdinand de Brunswick (le Brunswick de la Révolution).
2. On a cité une lettre inouïe, incroyable, du landgrave de Hesse- Cassel à un de ses officiers ; il faut la reproduire sans commentaire :
«“ Vous ne pouvez vous figurer la joie que j'ai ressentie en apprenant que, de mille neuf cent cinquante Hessois qui se sont trouvés au combat , il n’en est échappé que trois cent quarante-cinq; ce sont justement mille six cent cinquante hommes de tués, et partant six cent quarante -trois mille florins que la trésorerie me doit, suivant notre convention, La cour de Londres objecte qu’il y a une centaine de blessés qui ne doivent pas être payés comme morts; mais j'espère que vous vous serez souvenu des instructions que je vous ai données à votre départ de Cassel, et que vous n’aurez pas cherché à rappeler à la vie par des secours inhumains les malheureux dont vous ne pouvez sauver les jours qu’en les privant d’un bras ou d’une jambe. Ce serait leur faire uu présent funeste, et je suis sûr qu'ils aiment mieux mourir avec gloire que de vivre mutilés et hors d'état de me servir. Rappelez-vous que, de trois cents Lacédémoniens qui défendaient les Thermopyles, il n’en
parlementaire protesta en vain contre cet ignoble trafic et contre l'appel fait par le gouvernement aux sauvages qu'il déchaînait comme des bêtes féroces sur les colonies.
À mesure que les colons anglo-américains confirment plus dignement leurs principes par leurs actions, l'intérêt qu’ils inspirent en France va grandissant et envahissant tout. Des sentiments trèsdivers, mais également énergiques, passionnent la société tout entière. Tout ce qu’on a lu, tout ce qu’on a conçu théoriquement, tout ce qu’on a puisé dans l'Esprit des lois, dans le Contrat social, va se voir réalisé, vivant. Ceux même que la philosophie n’a pas conquis, ceux qui n’aimeraient pas dans les Américains les hommes libres, aiment les ennemis de l’Angleterre. Les uns y voient le triomphe de l'idéal nouveau, la grandeur de l'humanité ; les autres la vengeance de la patrie. Les plus opposés aux nouveautés en France accueillent les nouveautés en Amérique comme funestes à l'ennemi de la France", et bien peu, entre les futurs adversaires de notre Révolution, comprennent le mot de Joseph IT: « Mon métier est d’être royaliste ?. » Cette société, qui va bientôt se diviser d’une manière si terrible, est pour un moment d'accord et ajourne les problèmes intérieurs pour suspendre son âme aux nouvelles de l’autre hémisphère.
Le gouvernement français, qui sent le vent souffler la guerre autour de lui, et qui redoute cette guerre, est en proie à de vives préoccupations. L'opinion pèse sur lui avec force. Les avis, les excitations, lui arrivent de tous côtés. Entre les nombreux mémoires adressés au roi par des particuliers, on en remarque deux, écrits par un homme d’un esprit vif et hardi, d’une re-
revint pas un seul. Que je serais heureux si j’en pouvais dire autant de mes braves Hessois! » Las
1. Et aussi par une sympathie naturelle et involontaire : l’'aomme aime naturellement la justice, tant que ses passions et ses intérêts ne sont pas engagés contre la justice.
2. Mot de Joseph IT à une dame qui lui demandait, dans un cercle parisien, son sentiment sur les insurgents.
3. Il n'avait nullement préparé, comme on l’a dit, la Révolution d'Amérique, pas même au commencement des troubles, du temps de M. de Choiïseul. Ce ministre envoya bien un agent en Amérique pour observer ce qui se passait; maïs il ne lui donna pas même d'audience à son retour, tant il était étranger aux mou- Fr dont on lui a voulu faire un crime ou un honneur. — V. Hém. de La Fayette, LOS pAble