TURGOT ET L'AMÉRIQUE
sions, ne s'éloigne cependant pas des propositions de Beaumarchais; car il conseill: de faciliter aux colons les moyens de se procurer, par la voie du commerce, les munitions et même l’argent dont ils ont besoin, sans sortir de la neutralité officielle et sans secours directs.
Rétablir sans bruit nos forces maritimes, nous mettre en état d'armer deux escadres à Toulon et à Brest; si la guerre devien imminente, tout disposer pour une descente en Angleterre, afin
d'obliger l'ennemi à concentrer ses forces, et profiter de cette concentration de l'ennemi pour envoyer des expéditions, soit aux Antilles, « soit dans l’Inde, où nous nous serions préparé des moyens d'action. » Éviter toutefois la guerre tant que cela ne sera pas absolument impossible, parce qu’elle empêcherait pour longtemps, et peut-être pour toujours, une réforme intérieure absolument nécessaire.
Tels furent les derniers conseils du ministre réformateur à la veille de sa chute !. Ces conseils furent suivis quant aux secours indirects à l'Amérique et quant au rétablissement de nos forces maritimes ? : plus tard, on n’y sut pas choisir ce qu’il y avait de meilleur pour le cas de vuerre.
1. Œuvres de Turgot, t. II. — Il y a dans ce mémoire une observation digne de remarque, c’est que l'Angleterre avait intérêt d'attaquer du commencement d'avril à la fin d'octobre, parce que l’élite de nos matelots occupés à la pêche et nos vaisseaux occupés au commerce d'Amérique offraient une proie facile ; la France et l’Espagne avaient intérêt d'attaquer d'octobre à janvier, parce que c'était le temps où les pêcheurs anglais allaient vendre leurs cargaisons en Espagne, en Portugal, en Italie.
2. Le 10 juin 1776, ordre fut donné d’armer vingt vaisseaux de ligne à Brest et à Rochefort. Le 27 septembre, parut une série d'ordonnances qui réformaient l’administration de la marine, abolissaient la puissance exorbitante des hommes de plume et de bureau, remettaient sous la direction des officiers militaires tout ce qui regarde la disposition, la direction et l'exécution des travaux maritimes; déterminaient la forme et les fonctions des conseils permanents et du conseil extraordinaire de la marine, éventuellement chargé par le roi d'examiner la conduite et les opérations des commandants d’escadres, de divisions et de vaisseaux détachés (institution indispensable pour faire sentir aux chefs de la marine la responsabilité qu’ils avaient parfois si honteusement éludée sous Louis XV), ete., ete. Le principal mérite de ces réformes paraît appartenir au chevalier de Fleurieu, directeur des ports et des arsenaux, que le ministre Sartine avait eu le bon sens de prendre pour conseil. — V. les ordonnances dans les Anciennes Lois françaises, t. XXIV, p. 141, et l'appréciation de ces ordonnances dans L. Guérin, Mist. marit. de France, t. Il, p. 386. — Une des meilleures dispositions était celle qui réunissait les officiers de port ou officiers bleus, rotu-
Vergennes s'était enfin décidé et avait décidé le roi à accepter les propositions de Beaumarchais. La faveur personnelle de Beaumarchais auprès de Maurepas, dont il charmait la vieille frivolité, fit peut-être plus que les meilleures raisons d'état. On donna en secret' un million à Beaumarchais pour fonder une maison de commerce qui approvisionnerait l'Amérique d'armes, de munitions, d'équipements militaires : les arsenaux seraient ouverts à cette maison, mais elle serait tenue de remplacer ou de payer les objets qui lui auraient été livrés. Les Américains rembourseraient ces avances en denrées avec le temps et les facilités nécessaires (juin 1776). Beaumarchais obtint un second million du gouvernement espagnol, sur la recommandation du cabinet de Versailles, trois autres millions d’armateurs qu’il s’associa, et se lança dans une entreprise où l’homme, de progrès et de sympathie se combinait singulièrement en lui avec le spéculateur. II aimait tout, la gloire, l’argent, la philosophie, le plaisir, et le bruit par-dessus toutes choses. D’autres maisons de commerce furent également subventionnées dans le même but. L'agent américain Silas Deane étant arrivé sur ces entrefaites à Paris, on lui refusa officiellement les deux cents canons, les armes et les effets pour vingt-cinq mille hommes qu’il demandait à la France; mais on l’adressa officieusement à Beaumarchaiïs, qui procura tout, même, avec les canons, des officiers d'artillerie et du génie pour aider les Américains à s’en servir. Parmi les officiers de diverses armes qui s’enrôlèrent par cet intermédiaire, on remarque les noms de Casimir Pulawski, le héros polonais, et de La Rouarie, qui fut depuis le premier organisateur de l'insurrection contrerévolutionnaire de la Vendée ?.
Les nouvelles d'outre-mer, durant l’année 1776, devinrent de plus en plus émouvantes. On sut que les Américains avaient riers pour la plupart, aux officiers de vaisseaux sortis du corps privilégié des gardes de la marine,set faisait prendre rang aux officiers de port après les officiers de vaisseaux de même grade. La division de la marine en deux corps, dont l’un écrasait l’autre de =on orgueil, avait eu les plus mauvais résultats.
1. Ce fut un secret même pour les Américains. — D'après une lettre de M. de Vergennes au roi, du 2 mai 1776 (V. Flassan, t. VII, p. 149), on fit passer en outre des secours directs d'argent au congrès, sous le couvert d’un nommé Montaudoin.
2. Loménie, Beaumarchais, etc. La plupart, suivant le témoignage de La Fayette. étaient des aventuriers qui réussirent assez mal outre-mer,