‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 195 sur 346 · BEAUMARCHAIS ET L’AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

BEAUMARCHAIS ET L’AMÉRIQUE

nommée bruyante et orageuse, d’un caractère contesté et d’une activité prodigieuse : ce Beaumarchais, qui n’est pour les uns qu'un dangereux intrigant, soupçonné de prétendus forfaits', qui est, pour les autres, pour le grand nombre, l'héritier présomptif de Voltaire et l'heureux vainqueur du parlement Maupeou?. Employé par Louis XV dans la diplomatie secrète, il avait des relations multipliées dans les divers partis anglais et s'était lié tout à la fois avec un des ministres et avec le démagogue Wilkes. Dans son premier mémoire (21 septembre 1775), il exagère les périls intérieurs de l’Angleterre, qu’il présente comme à la veille d’une révolution ! C’est une illusion que se sont faite souvent les politiques, à l’aspect de troubles qui suffiraient à renverser d’autres gouvernements, mais qui, là, ne produisent qu’un ébranlement momentané, grâce aux habitudes d'ordre légal et aux exutoires ouverts au flot populaire.

Beaumarchais voit plus clair sur l'Amérique, qu'il déclare perdue pour la métropole. Dans le second mémoire (29 février 1776), il cherche à démontrer la nécessité de secourir les Américains, si l’on veut sauver les Antilles françaises et même conserver la paix. Victorieuse, l'Angleterre retombera sur nos îles; vaincue, elle fera la même tentative pour se dédommager de ses pertes. Si l'opposition parlementaire l'emporte et réconcilie les deux Angleterres, elles se réuniront contre nous. On ne peut conserver la paix entre la France et l'Angleterre qu’en empêchant la paix entre l’Angleterre et l’Amérique et en équilibrant les forces des deux partis par des secours secrets aux Américains. Il propose de secourir l'Amérique par l'intermédiaire de particuliers et en exigeant le secret ÿ.

Le ministre des affaires étrangères, Vergennes, hésitait beaucoup; le roi et Maurepas encore plus. Les tracasseries, les inso-

1. Ses ennemis ne craignirent pas de lui imputer des empoisonnements.

2. Il venait d'accroître sa popularité par son Barbier de Séville, œuvre d’un goût équivoque, et qu’eût hésité d’avouer la belle époque de la Comédie, maïs présentant des types originaux et remplie de verve et de traits piquants, où l’on reconvaissait l'adversaire de Goezman. :

3. Beaumarchais, sa vie, ses écrits et son temps, par M. de Loménie. Ce travail, trèsconsciencieux, offre des matériaux fort intéressants pour l’histoire des dernières anpées de l’ancien régime.

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lences de la marine anglaise envers nos bâtiments firent gagner du terrain à Beaumarchais, qui écrivait lettre sur lettre au roi et au ministre. La question fut examinée à fond en conseil et traitée par écrit. Nous n’avons pas le mémoire de M. de Vergennes, mais nous possédons celui de Turgot. C'était en avril 1776, un mois avant la chute de l’illustre contrôleur-général. Turgot part d’un point de vue singulier et inattendu chez lui. Écartant ses sympathies et raisonnant sur la base du pur intérêt, il dit que l’intérèt de la France serait que l’Angleterre réussit à subjuguer ses colonies, parce que, si elles étaient ruinées, l'Angleterre en serait affaiblie, et que, si elles restaient fortes, elles garderaient toujours le désir de l'indépendance et demeureraient un embarras pour la métropole. Le coup d'œil d’aigle de Turgot reparaît bien vite dans la suite du mémoire. Quelle que soit l'issue immédiate de l'insurrection, annonce-t-il, l'issue définitive sera la reconnaissance de l’indépendance des colonies par l’Angleterre même, une révolution totale dans les rapports de politique et de commerce entre l’Europe et l'Amérique, et l'émancipation finale de toutes les colonies européennes. « Je crois fermement que toutes les métropoles seront forcées d'abandonner tout empire sur leurs colonies, de leur laisser une entière liberté de commerce avec toutes les nations, de se contenter de partager avec les autres cette liberté et de conserver avec leurs colonies les liens de l’amité et de la fraternité. — Il importe que l'Espagne se familiarise dès à présent avec cette idée ‘. »

Turgot pense, comme Vergennes, qu’il faut éviter la guerre offensive. Il invoque, à cet égard, les raisons morales, ainsi que l'état des finances et des forces de terre et de mer; on a besoin de temps pour régénérer ces branches de la puissance du roi; il y aurait danger d’éterniser notre faiblesse en faisant de nos forces renaissantes un usage prématuré. Enfin, la raison décisive, c’est qu'une guerre offensive réconcilierait la métropole et les coloaies, en décidant la première à céder. Turgot, dans ses conclu-

1. Bien peu de temps après que Turgot eut formulé cette prophétie, une grande insurrection éclata contre l'Espagne parmi la race indigène du Pérou et fut le pré-

sage de la révolution générale qui s’opéra trente ans plus tard dans l'Amérique espagnole.

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