‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 217 sur 346 · GUERRE MARITIME. RODNEY · texte numérisé non relu

GUERRE MARITIME. RODNEY

pour dettes antérieures à la guerre. Il dit un jour, devant le maréchal de Biron, que, « s’il était libre et à la tête de la marine britannique, il aurait bientôt détruit des flottes de France et d'Espagne. — Essayez, monsieur, répondit le maréchal, vous êtes libre ! » Et il paya ses dettes. Rodney, rendu à l'Angleterre par ce mouvement chevaleresque qui devait nous coûter assez cher, reçut aussitôt le commandement de vingt-deux vaisseaux de ligne destinés à secourir Gibraltar, que les Espagnols serraient de près, et à nous disputer ensuite les Antilles. Il réussit complétement dans la première partie de sa mission, enleva une flotte marchande espagnole avec son escorte, accabla, sur la côte d’Andalousie, une faible escadre espagnole à laquelle il prit eu détruisit ix vaisseaux de ligne, ravitailla Gibraltar et partit triomphant Jour les Antilles (janvier-février 1780). Un de ses lieutenants prit un vaisseau français de soixante-quatre canons, qui escortait un convoi. Nous perdimes encore cette année, dans les mers d’Europe, un vaisseau de soixante canons et plusieurs frégates, entre autres la célèbre Belle-Poule, qui se défendit cinq heures, avec ses vingt-six canons, Contre un vaisseau de soixante-quatre.

Ces échecs, dont aucun ne fut sans gloire , car aucun des bâtiments perdus n’avait cédé qu’à des forces supérieures, furent compensés par des prises très-considérables. Oncite, entre autres, un corsaire irlandais au service de France, qui enleva plus de quarante navires de commerce dans une seule croisière. Un convoi de soixante-deux bâtiments, dont la cargaison valait 1 million et demi sterling (37 à 38 millions), et que montaient trois mille matelots tomba au pouvoir d’une flotte franco-espagnole vers le cap Saint-Vincent (9 août). On prit aux Anglais un certain nombre de frégates et de bâtiments légers. Notre marine eut à regretter, dans une de ces rencontres, le brave corsaire Royer, blessé à mort en forçant à la retraite une escadrille anglaise supérieure à la sienne.

Rodney, sur ces entrefaites, se trouvait en demeure de réaliser ses menaces. Après avoir battu les Espagnols en Europe, il était en présence des Français aux Antilles; d'Estaing ne les commandait plus. Chéri des matelots et des soldats, très-populaire dans la masse de la nation, cet amiral était en butte à l’hostilité du

Uorps de la marine, le plus jaloux, le plus intraitable de tous les corps, qui le regardait comme un intrus parce qu’il ne sortait pas des gardes de la marine et qu’il avait d’abord servi dans les troupes de terre. L’intrigue parvint à l’écarter cette année du commandement le plus actif et le plus brillant, celui d’Amérique. Il fut du moins remplacé par un marin digne de lui succéder, le lieutenant-général comte de Guichen. Rodney et Guichen en vinrent aux mains, le 17 avril, dans les eaux de la Dominique : les Français avaient vingt-quatre vaisseaux, les Anglais vingt et un'. Après de très-belles manœuvres des deux parts, Rodney, qui avait le dessus du vent, cessa le feu et se retira pendant la nuit, après avoir été obligé de quitter son vaisseau amiral mis hors de combat. Il alla à Sainte-Lucie réparer sa flotte, qui avait plus souffert que la flotte française, et revint bientôt à la charge. Le 15 mai, une seconde action peu décisive eut lieu entre la Martinique et Sainte-Lucie. Le 19, l'avant-garde anglaise, forte de sept vaisseaux, se trouva engagée contre l’arrière-garde et le centre des Français. Le vent étant tombé tout à coup, le gros de la flotte anglaise fut longtemps sans pouvoir secourir son avantgarde; elle la dégagea enfin, mais tellement désemparée, que, dans la nuit, ces vaisseaux mutilés durent être remorqués vers Sainte-Lucie, il y en eut un de soixante-quatorze qui coula. Le reste de la flotte se retira sur la Barbade. L’amiral français payait cher sa gloire : son fils, lieutenant de vaisseau, était au nombre des victimes de cette troisième journée.

Rodney, malheureux dans ses attaques contre la flotte française, ne réussit pas davantage à intercepter une .escadre espagnole de douze vaisseaux, qui amenait aux îles un grand convoi de troupes et de marchandises. Les amiraux de Guichen et Solano effectuèrent leur jonction sans obstacle (19 juin). La Jamaïque et les autres îles anglaises étaient dans la terreur; mais le peu d’accord des deux amiraux, les lenteurs, les incertitudes des Espagnols, et surtout une épidémie qui ravageait leurs équipages et leurs régiments, et qu’ils communiquèrent aux Français, paral ysèrent la flotte combinée. Ces grandes forces et cette campagne si

1. On commençait à ne plus compter les bâtiments de cinquante canons comme vaisseaux de ligne, Chacune des deux flottes n'avait qu’un seul de ces vaisseaux.

Page 1