GUICHEN ET RODNEY. ANTILLES
bien commencée n’eurent aucun résultat’. Vers l’automne, de Guichen, au lieu de se rendre aux États-Unis, où on l’espérait, retourna, suivant ses instructions , escorter en personne, jusque dans les eaux de Cadix, la flotte marchande des Antilles, que d'Estaing, avec l’escadre franco-espagnole de Cadix, convoya ensuite vers la France?.
Les éléments furent, cette année, pour les colonies anglaises des Antilles, de plus terribles ennemis que les hommes. La Jamaïque avait été, le 23 février, cruellement maltraitée par un ouragan, elle en subit un second très-violent au commencement d’octobre. Le 10 de ce mois, une tempête d’une fureur inouïe, une véritable convulsion de la nature, bouleversa de fond en comble la riche et belle île de la Barbade, écrasa plusieurs milliers d’habitants sous les ruines de leurs demeures, dévasta également Sainte- Lucie, naufragea une multitude de navires, dont deux vaisseaux de ligne et une grosse frégate, et désempara beaucoup d’autres bâtiments de guerre. Les îles françaises firent aussi de grandes pertes, mais beaucoup moindres que celles des Anglais, aggravées par la destruction d’une partie de la flotte marchande de la Jamaïque, qui était en mer pendant ces effroyables orages.
Durant les luttes stériles des Antilles, les affaires des Anglais s'étaient relevées aux États-Unis. Une expédition, partie de New- York, avait pris Charles-Town, capitale de la Caroline du Sud, et envahi toute cette province (avril-mai 1780). Le général Gates, le vainqueur de Burgoyne, fut battu en essayant de la recouvrer (août). Tout le Sud paraissait fort compromis : les États-Unis s'épuisaient à leur tour, et jamais le secours de la France ne leur avait été si nécessaire. Aussi accueillirent-ils avec autant de jois que de reconnaissance leur fidèle ami La Fayette, qui, ne voyant plus pour cette année de projet de descente en Angleterre, venait rejoindre Washington, cette fois avec l’autorisation du cabinet de Versailles, et annonçait l’arrivée d’un corps de troupes françaises,
1. L'amiral espagnol Solano fut plus heureux au printemps suivant : ce fut lui qui, en mai 1781, secondé par les Français de Saint-Domingue, décida la conquête de Pensacola et de toute la Floride occidentale.
2. L. Guérin, Hist. maritime, t. Il, p. 493. — Hist. de la dernière guerre, &. II, p. 420, 475-481. — ist. des troubles de l'Amérique anglaise, t. III, p. 275-282, 805-306.
avec un convoi d'armes et d'équipements pour les Américains. Cinq mille soldats français abordèrent en effet à Rhode-Island, le 12 juillet, sous les ordres d’un général distingué, le comte de Rochambeau, qui avait ordre de reconnaître pour commandant en chef Washington, investi du grade de lieutenant-général dans l’armée française. Ils n’étaient escortés que par une petite escadre de sept vaisseaux de ligne, et les Anglais gardaient la supériorité maritime aux États-Unis; mais la jonction du corps français avec les Américains de Washington et de La Fayette obligeait du moins l'ennemi à concentrer ses principales forces de terre et de mer pour couvrir New-York et observer Rhode-Island. Les opérations offensives de l’autre corps d’armée anglais contre les provinces du Sud en furent ralenties. Le général en chef Clinton ne put envoyer au conquérant de Charles-Town, à lord Cornwallis, des renforts suffisants, et la cause américaine commença de se rétablir dans le Sud. L'Amérique et La Fayette, son interprète ordinaire, conjurèrent le gouvernement français d'achever son œuvre, en envoyant aux États-Unis une force navale suffisante : tout l’avantage, dans cette guerre de côtes, appartenait à celui des deux adversaires qui pouvait porter rapidement ses troupes par mer où bon lui semblait.
Ces vœux, qui ne pouvaient plus être exaucés que pour la campagne suivante, arrivèrent à des ministres nouveaux. Sartine vivait mal avec Necker, comme il avait mal vécu avec Turgot, bien que ce ne fût point par la même cause. S’il avait le mérite de pousser vivement les constructions navales ‘, par compensation, non-seulement il n’entendait rien à la guerre, mais le désordre régnait dans son administration. Il avait dépassé de 17 millions, en 1780, les fonds énormes alloués à la marine (126 millions), et cependant la solde n’était pas payée et tous les services étaient sans cesse en retard, comme on ne l'avait que trop éprouvé dans les plus importantes occasions. Necker, fort de l'appui de l’opinion et des éloges qu’il avait reçus jusque dans le
1. On avait lancé quinze vaisseaux de ligne depuis deux ans, et l’on avait ouvert la campagne de 1780 avec soixante-dix-neuf vaisseaux; les Anglais se vantaient d’en'avoir cent deux. — L. Guérin, t. II, p. 489. — Hist. de la dernière guerre, t. II p. 355,